Intervention de Florence Parly

Réunion du lundi 11 mai 2020 à 16h00
Commission de la défense nationale et des forces armées

Florence Parly, ministre des Armées :

Les épreuves se succèdent, particulièrement éprouvantes pour notre communauté de défense. Au ministère des Armées, la mission ne s'est jamais interrompue, la préparation opérationnelle et les combats non plus. Je commencerai donc par rendre hommage aux quatre militaires qui ont perdu la vie à l'entraînement et en opération au cours des dernières semaines : l'infirmier en soins généraux de deuxième grade Quentin Le Dillau et le sergent-chef Pierre Pougin de la base aérienne de Cazaux ; le brigadier-chef Dmytro Martynyouk et le brigadier Kévin Clément, morts pour la France au Mali. Chaque jour nos militaires sont engagés pour la protection des Français au prix de leur vie ; ne l'oublions jamais.

Comme je m'y étais engagée, je suis venue vous présenter les principales conclusions des enquêtes que j'ai demandées concernant l'épidémie survenue à bord du porte‑avions Charles‑de‑Gaulle.

Je commencerai par vous donner des nouvelles des marins : tous sont désormais guéris et ont rejoint leurs familles, à l'exception d'un seul, encore hospitalisé après être sorti de réanimation.

J'en viens au déroulement des faits tel qu'éclairé par les observations des enquêtes diligentées par le chef d'état-major des armées, le chef d'état-major de la marine et le service de santé des armées.

Le groupe aéronaval a appareillé de Toulon le 21 janvier, alors que l'épidémie de Covid-19 n'était pas encore déclarée en France. Sa mission comportait deux phases : la première en soutien à l'opération Chammal en Méditerranée, la seconde orientée vers une préparation opérationnelle de haut niveau en Atlantique Nord.

Après sa participation à la première phase, le groupe aéronaval effectue une première escale de six jours au port de Limassol à Chypre, du 21 au 26 février. Il reprend ensuite la mer en direction de l'Atlantique, conduisant à plusieurs reprises des mouvements aériens qui ont amené jusqu'à lui du personnel en renfort, en relève ou de retour. Ces mouvements ont eu lieu depuis Chypre, la Sicile, les Baléares, l'Espagne continentale et le Portugal.

À compter de l'escale de Chypre, des mesures sont prises pour empêcher l'introduction et la propagation du virus – séances d'information sur le coronavirus, questionnaires soumis à toute personne montant à bord. C'est pourtant entre l'escale à Chypre et celle à Brest que l'enquête épidémiologique situe les premières introductions du virus à bord.

En mer comme à quai, les mouvements de renfort, de relève, de retour après absence ou d'acheminement de matériel sont fréquents sur le porte-avions, qui demeure un aéroport flottant. L'escale à Brest du 13 au 16 mars n'est pas à l'origine de la première introduction du virus à bord, mais l'enquête révèle qu'elle a été l'occasion de sa réintroduction et un facteur d'accélération de sa propagation.

Cette escale était planifiée dans la mission et a été confirmée par l'état-major de la marine le 5 mars. Le porte-avions n'était pas retourné à Brest depuis dix ans. L'escale a été jugée nécessaire tant pour des raisons logistiques que pour le moral et la régénération des équipages, dont une partie des familles habite en région Bretagne.

Diverses mesures de précaution ont été prises, en cohérence avec la réglementation en vigueur en France, sachant que la fermeture des bars et restaurants a été effective le samedi 14 mars à minuit, et le confinement annoncé le 16 mars au soir, après que le porte-avions a quitté Brest. Les visites des familles et des autorités à bord ont été annulées. Les marins ont eu interdiction de se rendre dans les zones de Bretagne touchées par le virus, et les consignes sanitaires ont été rappelées. Les personnels qui ont mis pied à terre ou qui ont embarqué lors de cette escale ont été soumis à un questionnaire et ont fait l'objet d'un suivi médical spécifique.

Pendant l'escale, un plan de continuité de l'activité a été élaboré pour le porte‑avions, puis des mesures de distanciation ont été prises après celle-ci. L'enquête épidémiologique confirme que ces mesures de distanciation ont été efficaces et qu'elles ont considérablement ralenti la propagation du virus au sein de l'équipage. Cependant, parce qu'elles ont réduit les échanges sur le porte-avions au strict minimum, ces mesures de confinement ont beaucoup pesé sur les liens de commandement et sur le moral de l'équipage, inquiet pour les familles à terre et sensible à l'écart entre une France à l'arrêt et une mission non interrompue. La motivation s'est étiolée, et l'esprit d'équipage en a pris un coup.

C'est pourquoi, au terme de la quatorzaine qui avait été imposée à bord, et en l'absence de cas identifiés, le 30 mars, le commandement a pris la décision d'assouplir, dans le respect des mesures de distanciation, les mesures très strictes qui avait été instaurées – rétablissement des briefings et de la pratique du sport, et même organisation d'un concert avec l'orchestre amateur du bord. Sans doute, cet excès de confiance du commandement et de son service médical a-t-il contribué à accélérer la propagation du virus.

Les signaux faibles de la présence du virus à bord n'ont pas été identifiés à temps. Le virus a circulé parmi une population jeune, en bonne santé et entraînée ; en pleine mer, en février, quelques marins ont développé des symptômes interprétés comme un état grippal, assez habituel à bord en cette saison. Le seul cas douteux s'est révélé négatif, après un scanner pulmonaire, le 21 mars.

Le doute s'installe le 5 avril, lorsque le commandement reçoit l'information qu'un officier débarqué au Danemark le 30 mars a été testé positif, et que le nombre de patients se présentant à l'infirmerie augmente par rapport aux jours précédents. Les mesures barrière strictes sont alors immédiatement rétablies, ce qui a permis de freiner à nouveau la propagation du virus. Les trois cas les plus vulnérables sont évacués le 6 avril.

L'information n'est toutefois remontée à l'état-major des armées et au ministère que le 7 avril. Je décide alors l'interruption immédiate de la mission du groupe aéronaval et demande le retour à Toulon du porte-avions.

La propagation de la maladie a été très rapide. Elle a surpris le commandement et a momentanément pris de court l'organisation logistique du bâtiment. Jusqu'à quatre-vingt-cinq marins ont été mis en isolement dans les tranches avant du navire, dans des conditions initialement précaires, pour protéger les autres, ce qui n'a pas été bien vécu. La situation a néanmoins été reprise en main dans les quarante-huit heures suivantes.

L'arrivée à Toulon, le 12 avril, a également été un moment difficile. Après deux mois et demi d'absence, et alors que tous aspiraient à retrouver leur famille, il a fallu passer l'épreuve des tests, pour près de 1 300 marins celle de la maladie, pour les autres celle de la quatorzaine en enceinte militaire. Je salue l'effort hors normes accompli par le service de santé des armées, par le commandement de la marine à Toulon et par les services de soutien pour faire face à cette situation exceptionnelle.

Quelle analyse et quelles conclusions tirer de cette épreuve ?

Au regard des informations dont nous disposons aujourd'hui, il y a eu des erreurs dans l'appréciation des mesures à prendre pour combattre le coronavirus. La principale a été de persister dans une stratégie fondée sur le retour d'expérience de l'épidémie de H1N1, surmontée en 2009 par le porte-avions sans interruption de son activité opérationnelle. Or le coronavirus n'est pas la grippe H1N1.

L'enquête épidémiologique souligne que le signal épidémique n'a pas été détecté, compte tenu notamment des cas asymptomatiques ou peu symptomatiques, et alors que les symptômes associés au Covid-19 étaient alors insuffisamment décrits.

Le commandement a pris ses décisions au regard des informations dont il disposait alors, et en s'appuyant sur les conseils des médecins du bord. Il a toujours eu le souci de la santé de son équipage. Dès la mi-février, et pendant la suite de la mission, il a pris des mesures face à la menace et a constamment veillé à prévenir le risque. Les enquêtes soulignent cependant que le commandement, son conseil médical et leur hiérarchie ont été excessivement confiants dans la capacité du groupe aéronaval à faire face au coronavirus.

Tout cela confirme que, face à un phénomène évolutif et très peu connu, c'est par la rigueur des mesures sanitaires qu'une mission peut perdurer. Nous allons tirer le plus grand profit de l'enquête épidémiologique conduite par le Centre d'épidémiologie et de santé publique du service de santé des armées. Elle est utile pour améliorer la connaissance du virus et sera accessible à toute la communauté scientifique. Elle nous a permis d'approfondir nos procédures de lutte contre la propagation du virus lors de la préparation opérationnelle des bâtiments et pour les opérations menées par les trois armées. Elle inspire également la stratégie sanitaire que j'ai souhaité mettre en place dans toutes les armées, directions et services, et qui comprend notamment une surveillance médicale, des quatorzaines et des tests PCR, même si l'enquête épidémiologique a souligné leurs limites.

Nous partagerons également nos retours d'expérience avec nos partenaires étrangers, comme je l'ai fait la semaine dernière lors d'une audioconférence avec mes collègues de l'initiative européenne d'intervention.

L'enquête a aussi révélé des défauts de coordination et de partage de l'information entre les différentes chaînes de commandement et au sein des différents niveaux de celles-ci. Ces chaînes ont fonctionné de manière trop cloisonnée et la transmission de l'information a été trop lente et partielle. Le dialogue entre les acteurs a été insuffisant et n'a pas permis de croiser les regards et les analyses. La remontée tardive d'information, le 7 avril, concernant la présence du virus à bord en constitue un exemple. J'ai donc demandé au chef d'état-major des armées de me faire des propositions s'agissant de l'organisation de ces différentes chaînes de commandement et de leur articulation. Elles s'appliqueront à toutes les armées, directions et services.

Il faudra aussi en tirer les conclusions en matière de communication vis-à-vis des équipages et de leurs familles. Les marins, tout comme les autres militaires engagés en opération ou en préparation opérationnelle, sont régulièrement en contact avec leurs familles, elles-mêmes soumises à un flot continu d'informations, parfois de désinformation. Nous devons donc mieux communiquer, de manière plus détaillée et pédagogique.

Même s'il y a eu des erreurs, les enquêtes n'ont pas signalé de fautes de commandement. Elles soulignent plutôt la pertinence des décisions prises quand le coronavirus a été détecté, qui ont permis de prendre en charge les malades. Elles estiment également que l'équipage a conduit sa mission à bien dans un contexte très difficile. Notre priorité est désormais de communiquer aux marins et à leurs familles comment nous nous adapterons pour garantir leur sécurité sanitaire pendant les opérations.

Le porte-avions, ses aéronefs et ses escorteurs ont été nettoyés, vérifiés et désinfectés. Les équipages sont, heureusement, guéris. Je souhaite au marin encore hospitalisé un très prompt rétablissement et à tous ceux qui ont pu rejoindre leur famille, un repos familial bien mérité.

Les conclusions des enquêtes seront mises en ligne demain.

Le ministère des armées a activement préparé le 11 mai et sa reprise progressive d'activité, dans le cadre fixé par le Premier ministre, avec deux priorités : la santé des militaires, des agents et de leur famille ; la poursuite des missions au service de la protection des Français. Nous reprenons progressivement le recrutement et la formation, ainsi que les activités essentielles à la préparation des missions à venir.

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