Intervention de Benjamin Griveaux

Réunion du mardi 21 juillet 2020 à 17h30
Commission de la défense nationale et des forces armées

Photo issue du site de l'Assemblée nationale ou de WikipediaBenjamin Griveaux, rapporteur :

La première de ces raisons est d'ordre stratégique. Comme nous le disions, l'industrie de défense n'est pas une industrie comme les autres : c'est la condition et la base de l'autonomie stratégique. Quel pays peut prétendre être souverain s'il dépend de l'étranger pour armer ses soldats ? S'il lui faut l'autorisation d'une puissance étrangère pour faire décoller ses avions ? Pour faire naviguer sa flotte ? Ou faire rouler ses chars ? Or, sur les 4 000 entreprises qui intéressent le secteur de la défense, plusieurs dizaines sont d'ores et déjà dans une situation risquée, et en grande difficulté. 10 % d'entre elles sont des PME considérées comme stratégiques et critiques par la DGA.

Et comme le soulignait justement M. Jean-Louis Thiériot, le pire est à craindre à partir de l'automne. Le dernier trimestre 2020 et le premier semestre 2021 doivent appeler une grande vigilance pour préserver notre écosystème industriel.

Si les entreprises d'armement sont en crise, la raison en est double. D'une part, leur exposition aux marchés aéronautiques civils ; il suffit pour s'en convaincre de se rappeler qu'un groupe comme Airbus tire 85% de son activité du domaine civil, l'arrêt brutal de son activité ayant en outre un impact majeur sur toute une filière industrielle. D'autre part, leur forte dépendance à l'exportation.

Face à ce constat, il faut bien garder à l'esprit que c'est d'une façon tout à fait assumée, et d'ailleurs explicitement rappelée dans la Revue stratégique, que l'État a encouragé ces entreprises à développer à la fois une activité duale et une activité d'exportation.

Pourquoi ? Parce que l'Etat y a trouvé un intérêt : les synergies civilo-militaires et les débouchés supplémentaires à l'export ont permis de maîtriser le prix de nos propres armements, en amortissant des frais de développement considérables sur des séries plus longues que celles des commandes françaises.

En outre, l'exportation permet de maintenir ouvertes des chaînes de production même en l'absence de commandes françaises, typiquement entre deux programmes.

Bref, nous en sommes aujourd'hui à une séquence historique où, après que les marchés dans le civil et à l'export ont contribué à soutenir l'industrie de défense pour le bénéfice de l'État, c'est au tour de l'État de le faire, pour toute la filière, par les commandes militaires.

La deuxième raison pour laquelle nous devons soutenir nos industries de défense est d'ordre économique. D'ordre économique, et empreinte de pragmatisme ! Parce que la défense est un vecteur de relance plus efficace que beaucoup d'autres. Et cela pour plusieurs raisons.

D'abord, il faut le dire même si cela peut sembler une évidence, parce que cette industrie existe : elle ne s'est pas délocalisée et reste présente dans nos territoires. L'industrie de défense peut prendre immédiatement des commandes et cela se traduira sans délai en emplois, en activité, en valeur ajoutée et donc en revenu, y compris d'ailleurs en prélèvements obligatoires ! Réindustrialiser la France est certes une ambition légitime, mais pas un vecteur de relance au service d'une stratégie contracyclique, car recréer des chaînes de production demande du temps, certainement des années, alors que c'est dès à présent, dans les semaines et les mois qui viennent, que notre économie a besoin de relance. L'été est parfois meurtrier, y compris pour l'industrie… c'est pourquoi il importe que l'État, notamment via la direction générale de l'armement, comme les acteurs industriels eux-mêmes, restent dans les mois qui viennent dans une posture de vigilance, comme ils ont su le faire au printemps, lorsqu'ils se sont utilement attachés, par exemple, à cartographier les entreprises du secteur et leurs fragilités.

Autre raison pour laquelle la relance par la défense est efficace, c'est l'effet de levier. Pour un euro investi par l'État, il est plus fort dans l'armement qu'ailleurs. C'est ce que l'on appelle le « multiplicateur keynésien » de la dépense publique.

Au terme de nos travaux, nous voilà exégètes de la pensée économétrique sur la question… Le consensus retient, comme mesure de ce multiplicateur, 1,27 à court terme et 1,68 à moyen terme, voire 2 à l'horizon de dix ans. Il y a autour de ces mesures des querelles byzantines dans lesquelles nous nous gardons bien d'entrer. Mais ce qui est évident, c'est que ce multiplicateur est plus élevé dans l'armement qu'ailleurs, pour une raison simple : cette industrie est presque exclusivement française. En outre, cet effet bénéfique irrigue tout notre territoire national, partout en France. Pour des raisons en partie historiques, l'industrie d'armement est répartie sur l'ensemble du territoire national. D'ailleurs, il y a bien des bassins d'emploi dans lesquels c'est la seule industrie qui perdure, et maintienne encore dans ces territoires une activité industrielle.

Industrie en crise avec des emplois en jeu, intérêt stratégique majeur pour notre souveraineté, et levier économique efficace : voilà les trois réponses au « pourquoi » de la relance via la défense.

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