Intervention de Général Stéphane Mille

Réunion du jeudi 14 octobre 2021 à 9h00
Commission de la défense nationale et des forces armées

Général Stéphane Mille, chef d'état-major de l'armée de l'Air et de l'Espace :

C'est effectivement la première fois que je m'adresse à vous depuis que j'ai pris mes fonctions de chef d'état-major de l'armée de l'Air et de l'Espace, il y a un mois, et je vous remercie de m'accueillir aujourd'hui. En quelques minutes, je vous dresserai les constats que je fais en arrivant à la tête de l'armée de l'Air et de l'Espace et vous présenterai mes premières priorités. Avant de débuter mon propos, j'ai une pensée pour Hubert Germain qui vient de nous quitter, dernier survivant des Compagnons de la Libération, dont l'exemple inspire encore les jeunes générations. Je pense en particulier aux élèves officiers de l'École de l'air et de l'espace qui portent fièrement la fourragère de l'Ordre de la Libération et que nous verrons, demain, à la cérémonie d'hommage qui aura lieu aux Invalides.

Mon premier constat est que l'armée de l'Air et de l'Espace est engagée sur tous les fronts, et qu'elle est, à chaque fois, au rendez-vous des opérations. Je l'ai constaté dans les différentes fonctions que j'ai occupées au cours des cinq dernières années, au cœur des opérations militaires. C'est une très grande satisfaction pour moi, qui suis désormais à sa tête, de prendre le commandement d'une force capable, dans la durée, de mener les missions que l'on attend d'elle. Cette armée démontre en permanence et sur très court préavis sa capacité à agir sur un très large spectre. C'est le cas sur le territoire national, par ses postures permanentes de sûreté aérienne et de dissuasion nucléaire, et par son soutien à la population, notamment dans l'opération Résilience au cours de laquelle des patients atteints du Covid-19 ont été transportés par les airs d'une région à l'autre, grâce aux appareils dont la LPM nous a dotés.

C'est le cas également sur les théâtres d'opérations extérieures. Chacun connaît l'engagement des aviateurs dans l'opération Barkhane au Sahel, ou Chammal au Levant, mais je me dois de mentionner aussi l'opération Apagan, exemple marquant des derniers mois. Cette opération d'envergure menée depuis l'aéroport de Kaboul du 15 au 27 août dernier a permis d'évacuer un peu plus de 2 800 personnes, dont 142 Français. Elle s'est déroulée sur très court préavis : moins de 48 heures après la décision présidentielle de lancer l'opération, un pont aérien était mis en place entre Kaboul et la métropole via les Émirats arabes unis – j'y reviendrai.

Cette rapidité d'exécution témoigne des atouts intrinsèques de l'armée de l'Air et de l'Espace : son agilité, sa réactivité et sa capacité d'adaptation. Ainsi, nous avons dû innover dans l'urgence tout en maîtrisant les risques, pour rapatrier un maximum de personnes en un nombre restreint de rotations.

Cette opération démontre également l'efficacité et la polyvalence du couple A400M – MRTT. Celui-ci nous a permis pour la première fois de prendre en charge, outre l'évacuation primaire – sortie du territoire et mise en sécurité des personnels –, l'évacuation secondaire vers Paris depuis les Émirats Arabes Unis. Généralement, dans ces situations, les armées mènent à bien l'évacuation primaire et un affrètement par voie aérienne civile est organisé pour l'évacuation secondaire vers la France. En tout, trois A400M, deux MRTT, un A330 et un C-130J ont été mobilisés pour maintenir en permanence le flux de rotations entre Kaboul et Paris.

Cette opération démontre enfin l'importance de notre base aérienne d'Al Dhafra utilisée comme point d'appui, grâce aux accords noués avec les partenaires émiriens, qui a grandement facilité les choses.

L'armée de l'Air et de l'Espace est donc pleinement engagée, et je peux témoigner, pour avoir rencontré les aviateurs engagés sur ces opérations, de leur rôle clé, avec un enthousiasme que vous-même, madame la présidente, et certains d'entre vous avez constaté. Madame la ministre me disait récemment avoir été impressionnée par l'entraide manifeste entre membres d'équipages, personnel d'escale et mécaniciens ; une communauté s'était mise à l'œuvre pour remplir la mission que l'on attendait d'elle – rapatrier les gens au plus vite.

Mon deuxième constat est que l'armée de l'Air et de l'Espace élargit le spectre de son action pour répondre aux nouvelles conflictualités, y compris à l'autre bout de la planète, en intégrant les dimensions cyber et spatial. À ce sujet, je voudrais faire un focus sur la mission de projection de puissance menée en juillet dernier jusqu'en Indopacifique, baptisée HEIFARA. Elle a été une première pour l'armée de l'Air et de l'Espace, à plusieurs titres.

C'est en effet la première fois que nous projetons un ensemble cohérent jusqu'en Polynésie Française, soit 3 Rafale, 2 A330 Phénix et 2 A400M Atlas, et que nous planifions immédiatement à l'arrivée un engagement offensif simulé. Le but n'était donc pas uniquement de se déployer en 40 heures à plus de 17 000 km de la métropole, mais bien de mener un raid à l'autre bout du globe depuis la métropole.

D'autre part, et c'était aussi une première pour nous, la mission a été entièrement commandée depuis Lyon Mont-Verdun, dans notre nouveau centre de commandement, le Centre air de planification et de conduite des opérations (CAPCO). Ce succès permet à la France de figurer parmi les rares pays au monde à disposer d'un tel savoir-faire.

Enfin, la spécificité de cette mission est de s'inscrire dans une approche réellement multimilieux multichamps. D'une part avec un dispositif cyber déployé tout au long de la mission, et d'autre part avec l'intégration de nos capacités spatiales. La réussite de l'opération confirme notre aptitude à protéger notre souveraineté et nos intérêts, même au plus loin de la métropole.

Voici pour les constats. Cela me permet d'en venir à ce nouveau domaine dont l'armée de l'Air a pris la responsabilité en devenant, comme vous le savez, « Armée de l'Air et de l'Espace ».

L'incarnation la plus visible de cette transformation est la montée en puissance du Commandement de l'Espace. Déjà doté d'environ 250 personnes, il s'installe progressivement à Toulouse, où il profitera des synergies avec le CNES.

Le CDE a d'ailleurs mené en mars dernier, depuis le centre spatial toulousain, le premier exercice spatial en Europe, appelé AsterX, en coopération avec nos partenaires américains et allemands. Nous avons simulé une crise internationale avec pas moins de dix-huit scénarios spatiaux différents : attaque sur un satellite français, débris spatiaux menaçant les populations civiles, brouillage de nos satellites de communication… Couronné de succès pour cette première édition, AsterX a vocation à devenir un exercice annuel. Dans le cadre de la présidence française de l'Union européenne l'année prochaine, l'objectif sera notamment d'approfondir notre coopération avec nos partenaires européens.

Le but est d'entraîner régulièrement nos unités opérationnelles face à des situations auxquelles nous pourrions devoir faire face plus rapidement qu'on ne le pense. L'espace devient en effet de plus en plus disputé. Du fait de l'accroissement exponentiel du nombre de satellites lancés, et de l'arsenalisation de l'espace exo-atmosphérique, on ne peut pas exclure une escalade entre les grandes puissances.

Mais cet élargissement du spectre des menaces n'est pas circonscrit à l'espace. Dans un contexte de désinhibition et de progression technologique fulgurante de certains de nos compétiteurs, l'AAE doit notamment faire face dans le domaine aérien à des stratégies de déni d'accès (en particulier par l'utilisation de systèmes sol-air multicouches très performants) ainsi qu'à un emploi de plus en plus massif et systématique des drones, y compris à usage malveillant. Je ne saurais non plus passer sous silence l'augmentation de la menace de pénétration en profondeur : des avions à long rayon d'action s'approchent régulièrement de nos côtes. Ce contexte explique mes priorités. La première a trait aux ressources humaines. Parce qu'il n'y aura pas de succès opérationnel possible sans les femmes et les hommes qui servent pour défendre les valeurs qui nous unissent : il nous faut attirer et faire rester nos aviateurs. Nous devons recruter, former, entraîner, fidéliser notre personnel en poursuivant les efforts accomplis ces dernières années. La pyramide d'ancienneté des sous-officiers de l'armée de l'air – qui en sont l'ossature puisqu'ils mettent en œuvre les appareils – révèle deux problématiques. La première est un déficit concernant les sous-officiers de six à douze ans d'ancienneté, ceux qui devraient parrainer les jeunes sortant d'école, en conséquence de la révision générale des politiques publiques. La deuxième concerne les cadres les plus expérimentés qui quittent l'Institution plus vite que nous ne l'espérions, alors que nous en avons besoin pour assurer la structure de commandement de notre armée.

L'équation n'est évidemment pas simple, entre cohérence du modèle RH, l'arrivée de nouveaux équipements, le maintien en condition opérationnelle (MCO) et la préparation opérationnelle. C'est mon rôle de CEMAAE de veiller à cet équilibre, pour que l'armée de l'Air et de l'Espace soit toujours au rendez-vous des engagements opérationnels.

Ma deuxième priorité concerne l'aviation de chasse. Les préoccupations sont de tout autant de qualité que de quantité. De qualité, parce que nous avons besoin d'équipements modernes et performants pour remplir nos missions ; c'est tout l'enjeu de la feuille de route Rafale et de la feuille de route SCAF sur lesquelles nous travaillons en parallèle, puisque c'est un ensemble cohérent. Concernant le format de l'aviation de chasse, entre 2023 et 2025, j'aurai de 10 à 20 Rafale en moins par rapport à ce que prévoyait la LPM. C'est une réalité, que nous devrons gérer au mieux. L'année charnière sera 2023 : convergeront les cessions de Rafale à la Grèce avec les retraits programmés des Mirage 2000 D non rénovés et des Mirage 2000 C. Il faudra par ailleurs former sur Rafale nos équipages issus du Mirage 2000, certainement des pilotes croates ainsi que nos jeunes recrues, alors même que la flotte sera dans une période de creux.

D'où le besoin d'améliorer la disponibilité des appareils pour surmonter cette période : j'en viens ainsi à mon troisième point d'attention, le maintien en condition opérationnelle (MCO) aéronautique, sur l'ensemble des flottes.

Le MCO est essentiel pour assurer l'activité de nos équipages. Cela passe par un niveau d'entraînement suffisant, qui peut parfois souffrir d'arbitrages, bien compréhensibles, en faveur des opérations, mais qui est pourtant gage de sécurité aérienne et de crédibilité en opérations.

L'Armée de l'Air et de l'Espace s'inscrit pleinement dans la dynamique ministérielle de la transformation du MCO, selon deux piliers.

D'abord, la verticalisation des contrats. Je me félicite de la dynamique positive qui se dessine sur le plan qualitatif, induisant une fluidification du dialogue avec l'industrie. Nous observons ainsi les premiers signes d'amélioration de la disponibilité de nos aéronefs (c'est notamment vrai pour la flotte A400M, et pour le RAFALE avec le contrat RAVEL qui commence à porter ses fruits).

Deuxième pilier, le projet de soutien opérationnel « SO 4.0 » de l'AAE, qui vise à améliorer la performance de nos Escadrons de Soutien Technique Aéronautique (ESTA), en modernisant la logistique ainsi que la formation et l'environnement de travail des mécaniciens.

J'indiquais tout à l'heure à madame la présidente que nos jeunes officiers ont réorganisé l'ESTA de la base aérienne d'Orléans, conduisant par exemple à réduire la durée des chantiers d'échange de moteur d'A400M de 14 à 7 jours. Ce gain de temps de 50 % a été rendu possible grâce aux outils et dialogue mis en place avec Airbus. M. le député Claude de Ganay, qui était avec moi hier à la base aérienne d'Orléans a constaté ces évolutions.

Les compétences de nos mécaniciens sont d'autant plus essentielles que ce sont eux qui sont projetés en opérations. Lorsque nous avons déployé en 48 heures les A400M à Kaboul, une équipe de nos mécaniciens est montée à bord – et le taux de disponibilité de l'A400M pendant l'opération Apagan a été de 100 %, ce qui est assez extraordinaire pour être souligné.

J'identifie en outre un point de vigilance, que vous avez déjà évoqué, sur la défense Sol-Air, sur ses différents segments, et notamment la lutte anti-drones.

Ces moyens sont utilisés pour protéger nos bases à vocation nucléaire sur le territoire national, mais aussi nos bases aériennes projetées et nos troupes déployées. Ils participent en outre aux dispositifs particuliers de sûreté aérienne, comme lors du G7 de Biarritz, où l'Armée de l'Air et de l'Espace a déployé les premières briques du dispositif de lutte anti-drones sur la base des systèmes MILAD et BASSALT, qui sont en cours d'expérimentations. Nous gardons évidemment en ligne de mire l'échéance des JO 2024.

J'insiste sur ce volet de lutte anti-drones, qui est un vrai enjeu, dans un contexte de diversification du trafic et d'usage croissant des drones dans l'espace aérien : la menace d'usage malveillant des drones grandit, nous devons nous y préparer. Les pays du Moyen-Orient sont déjà touchés et nous pourrions également être concernés. Je pourrai y revenir dans les questions si vous le souhaitez.

Il me semble naturel que l'armée de l'Air et de l'Espace, étant donné son expertise dans la protection et la gestion de la troisième dimension, et le travail qu'elle accomplit depuis des décennies pour coordonner les mouvements aériens, soit au cœur de la coordination de la lutte anti-drones. Je sais que dans leur rapport d'information consacré à l'action aérospatiale de l'État, deux députés membres de la commission ont évoqué certaines hypothèses à ce sujet. Il est essentiel de faire prendre conscience à tous ceux qui veulent utiliser des drones dans l'espace aérien français qu'une coordination est indispensable ; cette coordination devra être organisée.

Enfin, je ne saurais terminer mon propos sans évoquer les perspectives du spatial de défense, et plus particulièrement le Centre d'Excellence Espace pour l'OTAN, qui sera adossé au Commandement de l'Espace à Toulouse. Parce que l'extension de la coopération aux opérations spatiales est une priorité, ce centre travaillera au profit de l'OTAN et de ses partenaires selon quatre piliers : le développement conceptuel, la doctrine, la formation et le retour d'expérience.

Voilà, en quelques minutes, mes premières impressions après ma prise de fonctions en tant que chef d'état-major de l'Armée de l'Air et de l'Espace. Je poursuis bien entendu ma réflexion avec mon équipe de commandement pour construire une vision stratégique, cohérente avec celle que le chef d'état-major des Armées vous a présentée il y a quelques jours. Mon objectif premier demeure que l'Armée de l'Air et de l'Espace soit toujours au rendez-vous des opérations.

Je vous remercie de votre attention. Je vous propose maintenant de visionner un petit film sur l'AAE et je serai ensuite prêt à échanger avec vous !

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