Intervention de Jeanne Clavel

Réunion du jeudi 29 octobre 2020 à 10h15
Commission d'enquête pour mesurer et prévenir les effets de la crise du covid-19 sur les enfants et la jeunesse

Jeanne Clavel, directrice de la protection de l'enfance et de la famille au sein du département de la Gironde :

En introduction, je veux dire que si le confinement a été une période difficile à vivre, très singulière, ce fut aussi une expérience humaine assez extraordinaire. Dès les premiers instants de ce confinement, nos équipes ont vécu un phénomène intéressant, qui est que tout le monde s'est recentré sur l'intérêt de l'enfant. Ce phénomène a été massif et très général. Collectivement, nous nous sommes tous mobilisés, et nous avons assisté à une meilleure coordination des acteurs.

Si l'on entre dans le détail de vos questions, la CRIP est restée ouverte, et le recueil des Informations Préoccupantes s'est poursuivi. Néanmoins, sur les mois de mars, avril et mai, nous avons constaté une baisse de 50 % des informations préoccupantes, dont le nombre a ensuite réaugmenté à partir du mois de juin, pour revenir à son niveau d'avant le confinement – nous n'avons pas d'effets de rattrapage, mais restons sur un niveau haut, un peu supérieur à celui de 2019. Pour essayer d'absorber les évaluations à mener sur ces informations préoccupantes, nous avons convenu, avec nos services, d'utiliser une trame de rapport, ce qui nous a fait gagner du temps. Concrètement, nous avons essayé de rationaliser le contenu des évaluations, en vue de la reprise dès le déconfinement.

Nos établissements ont comme tous connu un fort absentéisme, avec des taux pouvant avoisiner les 25 %. Nous avons lancé un appel à candidatures, tant au sein du conseil départemental que de manière plus large, pour solliciter des bénévoles, prêts à intervenir si nécessaire et venir pallier les absences des professionnels. Nous avons pu constituer un panel de bénévoles très diversifié, dans tous les métiers. L'exercice a été très intéressant, en ce sens qu'il a apporté « un autre regard ». Cela a aussi été l'occasion de soutenir les assistants familiaux, au nombre de 750 en Gironde. Nous avons été en contact téléphonique régulier avec eux ; nous avons communiqué par le biais de SMS collectifs, et avons pu les laisser s'exprimer sur une communauté internet. En somme, nous avons pu échanger sur leurs préoccupations, et aider certains à tenter de surmonter les difficultés auxquelles ils faisaient face – des enfants manifestant des troubles du comportement, des complications en termes d'accompagnement scolaire, etc. Nous avons pu faire intervenir quelques bénévoles auprès des familles d'accueil. Cette solution d'appel à candidature de bénévoles a vraiment donné un souffle à la protection de l'enfance dans un contexte très tendu pour les professionnels du secteur.

La question de l'accueil d'urgence est à relier aux pratiques d'action éducative en milieu ouvert. Celle-ci a continué à fonctionner, suivant un mode adapté : les contacts téléphoniques sont restés très réguliers, des rencontres ont pu être maintenues pour les situations les plus complexes, notamment au pas de la porte du domicile des familles, ou pendant le temps autorisé des sorties – des éducateurs ont utilisé l'autorisation de sortie sur un périmètre d'un kilomètre, pour un entretien avec un enfant à l'occasion d'une balade. Certaines associations ont développé des ateliers pédagogiques, y compris en visio, pour l'aide au devoir.

Certains services d'action éducative en milieu ouvert ont soulevé le fait que l'appel téléphonique permettait certes d'appréhender et d'évaluer un certain nombre de difficultés ou faits précis, mais ne répondait pas au besoin d'un échange authentique, nécessaire pour certaines familles. Il a fallu que les psychologues aident les éducateurs à décortiquer des échanges, notamment ceux qui laissaient poindre des situations d'urgence. Au final, nous avons eu à réaliser quelques placements d'urgence. Le tribunal a fonctionné a minima, tenant audience dans ce cadre d'urgence, et nous avons dénombré entre cinq à sept placements par semaine, en urgence, par suite de la dégradation de situations familiales. Dans les informations préoccupantes reçues pendant le confinement, environ 20 % concernaient des violences conjugales.

En matière d'accueil, le besoin s'est fait sentir d'un accroissement de la coordination pour soutenir les pratiques des familles d'accueil. Le confinement s'est globalement bien passé, que ce soit en famille d'accueil ou dans les établissements, avec des droits de visite et d'hébergement suspendus, en accord avec le tribunal, juste au début du confinement. Comme d'autres départements, nous avons constaté que pour certains enfants, l'interruption de ce droit de visite et d'hébergement avait été source d'apaisement, comme une parenthèse pour ces enfants, qui n'avaient plus à se poser la question suivante : « dois-je aller voir mes parents ? ». Ils n'avaient plus ce sentiment de culpabilité s'ils n'allaient pas les voir, puisque la raison en était extérieure. Nous avons effectivement noté que certains enfants en étaient apaisés, ce qui nous amène à nous interroger sur ce droit de visite et d'hébergement : la justice et l'aide sociale à l'enfance n'ont-elles pas quelquefois un regard trop « familialiste » ? Cela renvoie aussi, au-delà même du confinement, à toute la question de l'acceptation du délaissement parental et au processus d'adoption. D'un certain point de vue, ce contexte a pu remettre en cause une représentation des liens familiaux.

La reprise des droits de visite a évidemment eu lieu avec le déconfinement. En l'occurrence, cette situation a été compliquée pour les assistants familiaux, qui redoutaient fortement la mise en œuvre des consignes sanitaires dans ce cadre. Nous avons donc instauré un protocole précis. Avant toute rencontre, un entretien devait avoir lieu avec les parents, qui se voyaient soumettre un questionnaire, et qui devaient signer une charte d'engagement. Ce dispositif a plutôt bien fonctionné, et a permis de rassurer les uns et les autres.

Comme les autres départements, nous avons été très impactés par la fermeture des ITEP et des IME. En Gironde, toutefois, ils n'étaient pas officiellement fermés, ce a finalement ajouté de la complexité. Concrètement, des contacts téléphoniques ont perduré avec certains enfants, mais de façon marginale. Au final, la situation aura été très difficile pour les accueillants, familles d'accueil ou établissements, parce que des enfants qui présentent des troubles sévères, qui sont à la fois accueillis en protection de l'enfance et dans un cadre médico-social, ont besoin d'un parcours d'accueil. Je précise que certains enfants sont en lien avec une famille-relais, ce qui sert de soupape, dans des moments de crise : avec le confinement, ce rôle de la famille-relais a disparu, et des enfants qui en auraient eu besoin sont restés 24 heures sur 24 sur un même lieu, sans soin. C'est pour moi un enseignement majeur de ce premier confinement, dans la perspective du prochain qui arrive. Nous avons absolument besoin d'une collaboration avec le médico-social : la protection à l'enfance ne peut pas fonctionner sans le médico-social et sans le volet sanitaire.

Je rejoins aussi une remarque qui a été formulée à propos des adolescents, notamment ceux qui sont dans des processus d'addiction voire de prostitution. Dans la protection de l'enfance, nous sommes confrontés à ce type de problématiques de manière récurrente. Cela a été une vraie difficulté pour les professionnels, car ces jeunes ont tendance à sortir, à faire des fugues de courte durée, ce qui a généré du stress pour les autres adolescents, qui ne sortaient pas. Potentiellement, l'adolescent qui fuguait pouvait revenir avec le Covid, ce qui a provoqué des situations extrêmement difficiles à gérer pour les éducateurs, parfois assez violentes.

Nos équipes se préparent au nouveau confinement avec beaucoup de questions, en particulier sur la façon d'organiser les droits de visite et d'hébergement – faut-il les suspendre, comme on l'a fait lors du dernier confinement, alors même que les enfants vont circuler, pour aller à l'école ? Faut-il trouver un aménagement, en se focalisant sur les visites, et en continuant de suspendre les droits d'hébergement ? Nous n'avons pas encore répondu à ce type d'interrogations.

En tout cas, ce confinement aura été une belle parenthèse humaine et une prise de conscience qu'il faut vraiment rester centré sur l'intérêt de l'enfant, quand nous sommes parfois pris par la dimension administrative et réglementaire de nos postes. De ce point de vue, l'expérience a été enrichissante. En revanche, cette période a amplifié les difficultés pour un certain nombre de familles, et ce ne fut pas simple à gérer. Merci beaucoup.

Aucun commentaire n'a encore été formulé sur cette intervention.

Cette législature étant désormais achevée, les commentaires sont désactivés.
Vous pouvez commenter les travaux des nouveaux députés sur le NosDéputés.fr de la législature en cours.