Intervention de Delphine Ernotte

Réunion du mercredi 28 octobre 2020 à 9h30
Commission des affaires culturelles et de l'éducation

Delphine Ernotte, présidente-directrice générale de France Télévisions :

C'est un plaisir de vous retrouver pour échanger sur l'actualité et les perspectives de France Télévisions. Le moment est particulier, d'abord parce que la crise sanitaire comporte des impacts majeurs sur notre offre et nous contraint à l'agilité, mais aussi parce que j'ai eu l'honneur d'être reconduite à la présidence de France Télévisions par le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA), ce qui permet d'inscrire sa transformation dans le temps long.

En préambule, je reviendrai sur les enseignements tirés de la crise sanitaire pour les programmes de la télévision et pour sa transformation.

D'abord, la période de confinement a rappelé le rôle central et social de la télévision, qui n'a jamais été autant regardée. Cinquante millions de Français regardent chaque jour la télévision, qui demeure leur média préféré, malgré l'essor des plateformes et des offres de services de vidéo à la demande par abonnement (SVOD).

Depuis le début du confinement, nous avons fait preuve de réactivité en bouleversant rapidement nos grilles pour accorder davantage de place à l'information, à la culture et aux programmes éducatifs. Le renforcement de notre utilité publique nous a véritablement guidés dans cette période difficile pour tous nos concitoyens. Cette mission est une véritable fierté pour nos salariés, qui ont démontré leur capacité de réaction rapide, dans des conditions difficiles, et que je tiens à remercier.

De cette période, je tire comme principal enseignement que la télévision publique doit continuer à développer sa singularité autour de trois axes : l'éducation, la culture et l'information, qui ont guidé le projet que j'ai présenté au CSA en juillet.

En début de confinement, nous avons été sensibles à la difficulté, pour de nombreuses familles, de suppléer le rôle de l'Éducation nationale dans un temps aussi court. Dès la fermeture des classes, en lien étroit avec le ministère de l'Éducation nationale, nous avons proposé des cours par niveau sur l'ensemble des matières scolaires. Ces cours Lumni ont été quotidiennement suivis par plus d'un million d'enfants. Nous sommes devenus, en quelques semaines, la première salle de classe de France et une planche de salut pour certains parents. Nous en avons tiré comme enseignement que le service public était attendu pour proposer davantage de programmes à forte portée éducative. Face à l'appétit grandissant des plateformes pour le public enfantin, nous devons offrir cet îlot de confiance et de qualité, éducatif et divertissant, aux parents et aux enfants. La chaîne France 4, dont le Gouvernement a souhaité le maintien pour un an supplémentaire, a tiré les leçons de cette crise en remaniant totalement sa grille de rentrée pour accorder davantage de place aux programmes éducatifs, à l'aide aux devoirs, aux dessins animés en anglais. Nous avons parallèlement continué d'enrichir la plateforme numérique Okoo, dont le nombre d'adeptes progresse de jour en jour.

Le rôle du service public dans l'instruction civique – auquel vous êtes tous attachés – suscite plusieurs questions, que le triste attentat de Conflans-Sainte-Honorine vient malheureusement rappeler. De nombreux professeurs s'interrogent sur la manière d'enseigner la laïcité et la liberté d'expression en classe, de lutter contre toutes les formes de fanatisme, d'éduquer à l'image, de prévenir les théories du complot et de se prémunir contre les excès des réseaux sociaux. Au-delà d'une large offre documentaire et de fiction, France Télévisions souhaite soutenir les professeurs dans la salle de classe pour donner du matériel pédagogique et aider à l'enseignement de ces matières. C'est le rôle de la plateforme Lumni, qui regroupe les contenus éducatifs de l'audiovisuel public et qui donne accès à des outils pédagogiques de grande qualité sur la laïcité, la liberté d'expression et l'éducation à l'image. La plateforme a connu un regain de notoriété extrêmement fort après le confinement, alors qu'elle n'avait été relancée que quelques mois plus tôt. Ce travail doit donc être poursuivi et amplifié.

Notre rôle est aussi de nous rendre disponibles pour aller dans les salles de classe et expliquer le métier de journaliste. Nous avons donc créé, en nous appuyant sur notre forte implantation territoriale, une réserve citoyenne de journalistes volontaires pour expliquer leur métier et contribuer à l'éducation à la liberté d'expression et au décodage des images. Ce rôle fondamental de passeur se poursuivra.

Le second enseignement de ce propos liminaire porte sur notre participation accrue à la démocratisation de la culture. En Europe, les industries culturelles sont le deuxième secteur le plus touché par la crise. Tous les maillons de la chaîne sont impactés. Dans ce contexte, France Télévisions a deux rôles à jouer. D'abord, nous devons nous tenir aux côtés de nos partenaires et assumer un rôle contracyclique, puisque nous assumons plus de la moitié de l'investissement en création. C'est la raison pour laquelle nous avons, au cœur de la crise, avancé les délais de paiement, soutenu la trésorerie de nos partenaires et augmenté les investissements en création à hauteur de 500 millions d'euros par an.

Notre second rôle est d'ordre citoyen, puisqu'il est aujourd'hui plus difficile, dans un contexte morose pour l'industrie culturelle, d'accéder à la culture. Face à cette actualité desséchante et suffocante, la culture et la création constituent nos meilleures armes pour outiller nos imaginaires et résister à cette tension générée par la crise sanitaire. Nous avons ainsi exposé le cinéma en début d'après-midi durant le confinement et l'exposons aujourd'hui au moins une fois par jour sur l'une de nos antennes, grâce à la levée des jours interdits, ce qui permet de proposer un divertissement fort de sens et d'exposer la culture à nos concitoyens. Nous avons par ailleurs institué un nouveau programme culturel pour soutenir les artistes et la culture, diffusé en deuxième partie de soirée sur France 2. Nous avons aussi annoncé la poursuite de notre soutien au spectacle vivant en lui dédiant une première partie de soirée sur France 5, sachant que je me suis engagée à maintenir une première partie de soirée dédiée au spectacle vivant à partir du mois de janvier.

Au-delà de cette exposition et de ces captations, nous souhaitons renouveler notre manière de capter et de présenter le spectacle vivant à la télévision pour renforcer son attractivité, son accessibilité et agir en faveur de la démocratisation de la culture, cette préoccupation étant partagée avec les directeurs de théâtre et d'opéra.

Le dernier enseignement de ce propos liminaire concerne la place prise par l'information durant ces derniers mois. 90 % des Français regardent la télévision pour s'informer. Ce succès est d'abord lié à l'engagement des équipes, et notamment des journalistes, qui continuent d'exercer leur métier dans des conditions parfois difficiles, à l'instar de notre journaliste Arnaud Miguet, qui s'est volontairement confiné à Wuhan en début d'année. Nous tenons à nouveau à remercier ces journalistes qui font notre fierté.

La place importante consacrée à l'information est illustrée par les formidables audiences des journaux télévisés de 13 heures et de 20 heures de France 2, mais aussi par les audiences croissantes de Franceinfo, première plateforme d'actualité en ligne. Trois facteurs expliquent cette situation. D'abord, la confiance accordée aux chaînes de télévision en général et au service public en particulier est supérieure à celle accordée aux médias en général. Cette confiance, qui est notre bien le plus précieux, doit être renforcée pour lutter contre les infox, qui ne sont pas prêtes de s'arrêter. L'innovation doit également être mise en avant, sachant que nous nous interrogeons continuellement sur la manière de tisser un lien conversationnel plus fort et plus intime avec nos publics. La rubrique On vous répond a ainsi été créée dans nos journaux d'information pour répondre en direct aux questions des téléspectateurs. Les messages de condoléances que nous proposions de poster en hommage au professeur assassiné ont également rencontré un franc succès. Enfin, notre réussite repose également sur la notion de proximité, exigence majeure de nos concitoyens. Cet impératif se traduit dans l'inversion du modèle de France 3, qui doit quitter son modèle national à décrochages régionaux et basculer vers un modèle régional à décrochages nationaux. Nous souhaitons changer ce modèle main dans la main avec Radio France, comme pour Franceinfo. Le service public n'est jamais aussi bon que lorsqu'il est rassemblé. Je plaide donc ardemment pour que l'on puisse mettre sur pied cette offre numérique de proximité commune à l'audiovisuel public, afin de poser les jalons de médias globaux communs de territoire et de proximité.

Le deuxième chapitre de mon intervention concerne les transformations que nous devons engager à l'aune des enseignements précités. D'abord, nous devons travailler sur un nouvel imaginaire. S'il est vrai que la télévision n'a jamais été aussi présente, nous constatons parallèlement la croissance exponentielle des plateformes de SVOD. Du point de vue de la régulation, nous soutenons fortement les initiatives françaises de transposition des directives européennes consistant à rétablir une forme d'équité dans le paysage audiovisuel. Dans le même temps, nous devons créer un nouvel imaginaire qui soit la marque de fabrique du service public. C'est à ce titre que nous rehaussons la spécificité de nos fictions, telle la fiction Laëtitia, tirée d'un roman lui-même inspiré d'un tragique fait divers illustrant les problématiques de l'aide sociale à l'enfance. Par ailleurs, des fictions historiques arriveront prochainement sur les écrans pour mettre en avant les grands hommes et les grandes femmes de notre histoire : le général de Gaulle, Voltaire, Joséphine Baker. Plus largement, l'histoire européenne, les grandes œuvres littéraires, les bouleversements à l'œuvre dans notre société, les engagements des jeunes en faveur de l'environnement doivent être des sources d'inspiration pour la création du service public, d'autant que nous avons la chance de pouvoir nous appuyer sur un formidable vivier de créateurs et d'auteurs.

Pour mener à bien cette stratégie de différenciation et de lutte contre l'hégémonie des plateformes, nous devons nécessairement poursuivre des stratégies d'alliance, comme celle mise en œuvre avec la société indépendante Salto. Nous avons aussi bâti une alliance de coproduction avec les chaînes Radiotelevisione Italiana (RAI) et Zweites Deutsches Fernsehen (ZDF) afin de créer une place de marché européenne pour les fictions et de nous renforcer mutuellement au sein de l'espace européen.

Le deuxième sujet de transformation tient à la nécessité d'assurer, à la télévision, une meilleure représentation de tous et de toutes. Le dernier rapport du CSA montre que beaucoup reste à entreprendre en matière de diversité. L'un des fils rouges de mon mandat sera donc de faire en sorte que chacun se reconnaisse à la télévision française. De réels progrès ont déjà été observés sur la représentation équilibrée des genres, puisque de plus en plus de femmes – notamment des expertes – interviennent sur nos antennes. Il nous appartient donc de rompre avec l'invisibilité perçue par certains de nos concitoyens, avec la même vigueur et avec la même action positive que celles déployées pour valoriser la parité.

Pour nos compatriotes ultramarins, le pacte de visibilité des outre-mer constitue une véritable source d'inspiration, sachant que le suivi de nos engagements chiffrés constitue une manière très positive de rendre compte à la représentation nationale. Le nombre de premières parties de soirée dédiées aux outre-mer a été multiplié par trois, tandis que le référendum en Nouvelle-Calédonie a fait l'objet d'une diffusion en direct sur France Info. La semaine Cœur Outre-mer que nous traversons prévoit par ailleurs une édition du Grand Échiquier consacrée à la cantatrice martiniquaise Christiane Eda-Pierre, un épisode de Capitaine Marleau en Guadeloupe et une édition d' Échappées belles en Martinique.

Tous nos genres de programme doivent contribuer à cette meilleure visibilité de tous et de toutes. S'agissant du handicap, je rappellerai la très belle fiction sur l'autisme diffusée avant-hier sur France 2, qui a rencontré un large succès.

Au-delà de la représentation de tous et toutes, nous devons aussi réunir la population, notamment autour du sport, qui est par essence le programme réunissant tous les âges et tous les genres. Nous profiterons donc des droits acquis pour les Jeux olympiques de Paris 2024 pour déployer tous les sports, dans toutes les géographies, pour toutes les générations, et pour suivre les jeunes sportifs qui seront nos champions de demain.

Le troisième et dernier élément de transformation a trait à la contrainte financière dans laquelle nous œuvrons. Selon la trajectoire budgétaire décidée en 2018, la part de contribution à l'audiovisuel public (CAP) attribuée à France Télévisions doit diminuer de 160 millions d'euros en quatre ans. Nous avons déjà réalisé plus de la moitié de l'effort, alors même que les loyers et les salaires continuent d'augmenter. La marche 2021 sera particulièrement difficile à franchir, puisqu'elle représente 40 % de l'effort global, tandis que des coûts supplémentaires devront être assumés : couverture des Jeux olympiques de 2020 décalés à 2021, surcoûts liés à la Covid-19, maintien de France 4.

En dépit de ces exigences, nous nous efforçons de préserver au maximum nos antennes et la structure de France Télévisions prend une large part dans les économies puisqu'au terme du plan, ses effectifs auront diminué de 20 % entre 2012 et 2022, avec un gain de productivité conséquent. Je rappelle également que l'entreprise s'attache à tenir une rigueur budgétaire, ce qui permet de présenter chaque année des comptes équilibrés. 2020 sera nécessairement une année particulière, même si nous nous efforçons de réduire au minimum le déficit prévu pour cet exercice, que nous chiffrons aujourd'hui à un peu moins de 10 millions d'euros.

En conclusion, je rappellerai que j'ai présenté ma candidature à la présidence de l'Union européenne de radio-télévision (UER). Je suis en effet persuadée que la nouvelle frontière et l'alliance que nous devons instaurer s'articulent au niveau européen. Avec mes collègues, nous partageons la conviction que les services publics constituent, face aux fortes tensions entre médias globalisés et médias locaux, des points d'appui pour construire cette souveraineté et cette diversité culturelle qui fait la particularité de notre continent.

En tout état de cause, nous sommes tous engagés – y compris nos partenaires producteurs – pour continuer à faire grandir cette télévision publique et son utilité publique.

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