Intervention de Delphine Ernotte

Réunion du mercredi 28 octobre 2020 à 9h30
Commission des affaires culturelles et de l'éducation

Delphine Ernotte, présidente-directrice générale de France Télévisions :

Je reviendrai d'abord sur le financement et la contribution à l'audiovisuel public. Je remercie d'ailleurs le président de la commission de s'être soucié de cette question centrale pour l'audiovisuel public. C'est une condition de l'exercice serein de nos missions, mais aussi une condition d'indépendance, puisqu'une taxe affectée assure une forme d'indépendance qu'une budgétisation ne garantirait pas. Les débats relatifs à la transformation de cette contribution sont surtout d'ordre politique. Du point de vue audiovisuel, nous avons le sentiment que les services publics seront, en Europe, des points d'ancrage essentiels pour continuer à financer et exposer une création diverse, riche, qui fait travailler les auteurs, les producteurs et les comédiens de nos différentes géographies. Nous avons aussi le sentiment que l'audiovisuel public est garant d'une information de qualité, libre de toute pression. Bien entendu, ces deux valeurs ne seront durables que si nous bénéficions d'un financement pérenne et stable.

À plus court terme, nous faisons face à une attrition des ressources et à une hausse des coûts. La ministre de la Culture nous a toutefois entendus, puisqu'elle a demandé que l'audiovisuel public bénéficie également du plan de relance, à hauteur de 45 millions d'euros, ce qui permettra notamment de couvrir les investissements supplémentaires dans la création et la poursuite de France 4. L'exercice 2021 sera malgré tout complexe au plan budgétaire, même si je maintiens l'objectif de rigueur et de présentation d'un budget à l'équilibre. N'oublions pas que la crise sanitaire a eu pour effet de réduire les déplacements et de favoriser de nouvelles méthodes de travail, qui généreront aussi des économies structurelles.

L'accord de départs volontaires que nous avons signé avec 85 % des organisations syndicales fixe un cadre et une méthode pour la négociation sociale. Rompre avec ce plan reviendrait à mettre en difficulté des salariés qui comptent en tirer parti. Nous devons plutôt nous interroger sur la mise en œuvre et le rythme des transformations de France Télévisions, à l'aune des contraintes résultant de la crise sanitaire. Ayez à l'esprit que le numérique et les nouvelles technologies nous permettent de travailler de manière plus souple et plus légère et de produire davantage. De fait, plutôt que de remettre en question les accords sociaux, nous devons renforcer le dialogue social pour discuter notamment des nouvelles pratiques de télétravail.

S'agissant de France 4, je rappellerai que l'arrêt et le démarrage de nos chaînes ne relèvent pas de ma responsabilité. De manière pragmatique, je considère que nous devons profiter de ce sursis d'un an pour être utile à nos concitoyens, en renforçant le rôle éducatif de France 4. Dans le même temps, nous devons promouvoir nos offres numériques Okoo et Lumni par le biais de cette chaîne linéaire, puisqu'elles ne sont pas connues par la totalité de nos concitoyens. Nous utiliserons donc cette année supplémentaire pour être utile en linéaire et promouvoir nos offres numériques.

Pour ce qui est de France 3, je partage l'idée selon laquelle la vision ayant présidé à la création de la holding doit perdurer, malgré l'abandon du projet de loi sur l'audiovisuel. Nous devons parvenir à dupliquer le succès de Franceinfo sur ces offres régionales. Je considère ainsi que les contrats d'objectifs et de moyens – qui seront partiellement communs à l'ensemble de l'audiovisuel public – doivent accorder une place importante aux synergies attendues par les pouvoirs publics. Nous devons notamment réfléchir aux grands projets à mener en commun pour renforcer l'utilité globale des services publics en France, de sorte que nos concitoyens comprennent l'intérêt et l'utilité de payer une redevance. J'ai d'ailleurs proposé, en partenariat avec l'Institut national de l'audiovisuel (INA), la création d'une structure sur le modèle des écoles 42 pour former des jeunes aux métiers de l'audiovisuel. Les initiatives de cette nature ne font que renforcer les liens d'amitié entre nos maisons et s'avèrent plus efficaces et plus soucieuses de la bonne utilisation des deniers publics.

Vous m'interrogiez sur notre capacité à créer des programmes multigénérationnels. Nous savons que l'usage de la télévision diffère de celui des autres écrans, qui est davantage individualisé. Nous nous efforçons de répondre à cette individualisation de l'offre en investissant notamment dans le développement d'œuvres de fiction et de documentaires spécifiquement destinés au jeune public. Dans le même temps, nous tâchons de développer des programmes réunissant la famille, comme le film de cinéma de patrimoine proposé chaque début d'après-midi en période de confinement. Ce double objectif ne s'exprime pas pareillement suivant que l'on se positionne sur le linéaire ou le numérique. Sur le linéaire, nous savons que les offres spécifiques pour jeunes adultes ne trouvent pas preneur. Nous devons surtout favoriser les divertissements, la musique, les jeux musicaux ou le grand spectacle cinématographique. Pour le numérique, la situation est tout autre. Nous devons donc marcher sur ces deux jambes pour favoriser l'intergénérationnel.

Notre politique en matière de culture doit tenir compte des multiples aspects de l'action culturelle, sachant qu'il est compliqué d'engager une politique unique en fonction de ces différents items. Pour le livre, nous disposons, avec La grande librairie, de la seule émission littéraire mondiale de première partie de soirée, qui a fait l'objet d'une déclinaison durant le confinement (La petite librairie) pour donner l'envie de lire aux téléspectateurs. En revanche, nous ignorons comment convaincre les publics jeunes ou éloignés du théâtre et du spectacle vivant d'en regarder à la télévision. Nous avons donc échangé avec les artistes pour tenter de développer cette appétence, sachant que l'on accède souvent au théâtre par le biais des comédiens de cinéma ou de télévision, qui jouent alors un rôle de passeur. Nous devons parallèlement renouveler la captation du théâtre et de l'opéra, de la même manière que la chaîne Canal + a renouvelé la captation du football à la télévision.

L'entreprise Salto est une société en propre qui ne reçoit aucun denier public. Il s'agit d'une filiale avec sa propre logique financière, qui deviendra rentable à long terme. Il est encore trop tôt pour communiquer sur ses résultats, mais je puis garantir que Salto ne bénéficie aucunement de la contribution à l'audiovisuel public.

Les progrès enregistrés en matière de mixité sont indéniables, puisque nous sommes passés de 25 à 50 % d'expertes depuis le début de l'année. Il est vrai que le nombre d'expertes a plongé depuis le confinement. Cela dit, les médias ne peuvent pas se substituer à la réalité. Avec seulement 18 % de femmes parmi les professeurs de médecine, nous pouvons difficilement donner la parole à 50 % de femmes professeurs de médecine sur les plateaux. Nous devons bien entendu assurer une égalité de traitement et de visibilité sur nos antennes, mais la baisse de visibilité des expertes durant le confinement ne doit aucunement être considérée comme un désengagement des médias. Peut-être faudrait-il d'abord travailler sur l'accession des femmes aux postes à responsabilité en médecine. Pour aller plus loin dans la mesure de la mixité de genre, nous souhaiterions compter les temps de parole des femmes et des hommes grâce aux capacités en intelligence artificielle de l'INA.

Concernant la diversité d'origine sociale, de couleur de peau ou de handicap, nous devons pareillement conduire une action positive, délibérée et affichée. L'exercice s'avère plus difficile que pour la diversité de genre, car nous ne pouvons pas compter les individus d'origine modeste ou de couleur comme nous pouvons compter le nombre de femmes. Néanmoins, nous pouvons conduire une action positive sur la représentation des experts, des journalistes et des comédiens de fiction. Combattre l'invisibilité implique aussi de s'emparer de sujets d'histoire peu investis jusqu'ici, comme ce fut récemment le cas avec notre documentaire Décolonisation. De même, notre fiction sur Gisèle Halimi et son combat pour la criminalisation du viol participe de ce projet de lutte contre l'invisibilité des violences commises contre les femmes. Ainsi, nos efforts sur la représentation des individus à l'antenne doivent s'accompagner d'œuvres documentaires et fictionnelles traitant de l'histoire ancienne ou récente de chacun et de chacune.

Je profite d'ailleurs de cette occasion pour remercier Céline Calvez pour son excellent rapport sur cette question de la mixité et de la diversité.

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