Intervention de Karine Lacombe

Réunion du jeudi 25 juin 2020 à 10h30
Mission d'information sur l'impact, la gestion et les conséquences dans toutes ses dimensions de l'épidémie de coronavirus-covid 19 en france

Karine Lacombe, cheffe de service des maladies infectieuses à l'hôpital Saint-Antoine, à Paris :

Depuis le procès de Nuremberg de 1945, tous les essais thérapeutiques nécessitent des déclarations préalables. Ces déclarations ne sont pas faites par rapport au traitement lui-même, mais par rapport à la personne qui se prête à la recherche clinique, en particulier pour sauvegarder son droit et son intégrité physique.

Quand on évalue un nouveau médicament ou un médicament employé dans une autre indication que celle pour laquelle il a été mis sur le marché, un encadrement éthique est indispensable. Tous les essais thérapeutiques que nous menons, que je mène, ont suivi la procédure éthique habituelle. Lorsqu'un essai porte sur un nouveau médicament, implique la personne humaine et est prospectif – c'est-à-dire qu'il ne concerne pas des données déjà recueillies, mais des données collectées au fur et à mesure de l'essai –, il doit être déclaré au Comité de protection des personnes (CPP). Ce dernier est indépendant des instituts. Les essais lui sont attribués aléatoirement, par tirage au sort. Ce système garantit une certaine individualité par rapport au promoteur – responsable moral de l'essai –, à l'investigateur – constructeur de l'essai – et au financeur.

Je suppose que votre question fait allusion à des points éthiques soulevés par rapport aux essais menés sur la chloroquine. Il est vrai que nous nous sommes beaucoup posé la question de la démarche éthique et notamment du respect du droit des personnes dans les essais mentionnés plus haut – incluant respectivement 20 et 87 patients. Si un contrôle éthique devait être mené, il reviendrait aux instances de régulation, notamment à l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) de le faire. Je ne me prononcerai donc pas sur le fait que ces essais ont été autorisés par les autorités éthiques compétentes. Si une interrogation persiste – nous, scientifiques, avons soulevé ce problème en mars – il revient aux autorités compétentes comme l'ANSM de s'intéresser à la façon dont les essais ont été menés, et de voir notamment si le droit des personnes a bien été préservé.

Quand vous parlez de ma volte-face concernant les masques, je pense que vous faites allusion à l'une de mes interventions médiatiques. Je ne sais pas si vous l'avez entendue en intégralité. Elle a été reprise, tronquée, sur les réseaux sociaux. Lorsque j'ai parlé des masques, nous étions dans une période où l'accès aux masques était très contraint. Grâce à la façon dont le peu de masques disponibles a été géré, nous n'avons pas eu de pénurie à l'hôpital. En revanche, une pénurie de masques s'est produite dans les établissements médicosociaux, chez les médecins généralistes, les médecins libéraux et dans le grand public. Lorsque l'on m'a interrogée sur l'utilisation des masques, j'ai répondu spécifiquement à la question de savoir à qui les masques devaient revenir en priorité dans une période contrainte sur le plan du nombre de masques disponibles.

Quand on se place à distance de l'épidémie, fort de l'accumulation des connaissances obtenues, il est tentant de relire différemment la façon dont les choses se sont passées. Il faut faire attention à cela, lorsque l'on revoie les décisions prises ou les paroles prononcées à la lumière des connaissances accumulées. Par exemple, si l'on refait l'histoire des connaissances relatives à la transmission du virus, nous avons eu beaucoup de mal à savoir, de la part de nos collègues chinois, si une transmission d'homme à homme était possible. Pendant plusieurs semaines – de fin décembre à début janvier –, il a été dit que le virus se transmettait seulement d'animaux à humains. Progressivement, nous avons su comment il se transmettait entre humains. Puis s'est posée la question de savoir s'il se transmettait par l'air, comme la rougeole, avec un R0, le taux de reproduction du virus – nombre de personnes infectées par personne contaminée – très élevé, auquel cas toute la population devait avoir un masque, ou s'il se transmettait par les projections de sécrétions. Dans ce cas, les mesures barrières consistant à se laver les mains et à se tenir à distance pouvaient aider à juguler l'infection dans un milieu sans charge virale importante, par exemple hors de l'hôpital. Probablement, il y a un peu des deux. La transmission s'effectue beaucoup par gouttelettes de projection, et la transmission par l'air – par des microgouttelettes – existe également peut-être dans certains milieux très confinés et peu ventilés, circonstances dans lesquelles le port du masque est important.

Ce qui a beaucoup altéré notre discours de scientifiques, c'est la façon dont les chaines d'information en continu et les réseaux sociaux ont utilisé des portions de discours et des mini‑images pour appuyer ce qui allait dans le sens du « clic », pour les réseaux sociaux, et du nombre de vues pour les chaînes d'information.

Vous avez employé le terme de conflit d'intérêts. Le conflit d'intérêts est une notion qui existait il y a vingt à vingt-cinq ans et qui a fait énormément de mal à la science. Je suis issue d'une époque ultérieure. Les liens d'intérêts sont un dispositif qui a été voté par le législateur, et qui est régi par l'ordonnance n° 2017-47 du 19 janvier 2017 relative aux avantages offerts par les personnes fabriquant ou commercialisant des produits ou des prestations de santé, venue refondre la loi « anti-cadeaux ». Cette ordonnance est extrêmement importante car elle interdit aux professionnels de santé et aux étudiants de recevoir des avantages illicites de la part des industriels du secteur de la santé. Il existe trois types de dérogations : la rémunération, l'indemnisation ou le défraiement d'activités de recherche, de valorisation de la recherche, d'évaluation scientifique, de conseil ou de prestation de service dès lors que la rémunération est proportionnée au service rendu ; les avantages perçus pour les étudiants en médecine ; et l'hospitalité offerte aux médecins dans des manifestations à caractère exclusivement professionnel et scientifique. C'est ce que l'on appelle des liens d'intérêts. Vous les connaissez d'ailleurs, puisque le législateur a fait en sorte que tout soit transparent. Tout se trouve dans la base de données publique Transparence-Santé que tout le monde connaît pour être allé la consulter.

Ces liens sont régis de façon très stricte par les professionnels de santé, les industriels, le Conseil national de l'Ordre des médecins et les employés des professionnels de santé.

Pour ma part, professeur des universités je suis payée par le ministère de l'enseignement supérieur et je reçois des émoluments de l'hôpital. Je ne suis donc pas salariée de la fonction publique hospitalière. Il existe deux types de prestations dans la base de transparence : les prestations d'expert – certains ont confondu board et conseil d'administration, alors que ces deux notions ne désignent pas la même chose dans le monde de la médecine, contrairement à ce qui se produit dans le monde de la finance – et les conférences. Lorsqu'un industriel me demande une prestation, je peux donc être interrogée en tant qu'experte ou conduite à faire de l'enseignement à l'occasion d'une conférence – généralement retransmise, libre de droits. Dans le cadre de ces deux activités, nous avons des frais. Tout professionnel – quelqu'un qui travaille dans la banque, par exemple, ou qui fait des missions de consulting –, à partir du moment où il est mandaté par la personne qui le paie pour faire une mission, voit son repas pris en charge, ainsi qu'éventuellement son transport et son hôtel. Il s'agit d'avantages en nature octroyés dans le cadre d'une mission.

Je reviens à la façon dont ces liens d'intérêts sont encadrés par la loi. Quand un professionnel de l'industrie me propose une prestation d'experte ou de conférencière, nous rédigeons un contrat, envoyé à mon employeur qui est l'université. Je demande ensuite un cumul d'activités, qui est accordé ou non par cette dernière. Cette décision dépend de la rémunération associée à la prestation. Il s'agit d'un montant brut horaire fixe, et non libre. L'université s'assure que la prestation correspond bien à tant d'heures de travail. Puis elle donne, ou non, l'autorisation de cumul qui est validée par l'hôpital. La convention assortie des autorisations de ces deux institutions est ensuite envoyée en dernier ressort au Conseil de l'Ordre, dont l'avis est consultatif, qui valide ou non le tout. Le législateur a fait en sorte que toutes ces données se retrouvent ensuite dans une base de transparence. Le lien d'intérêts est très encadré en France.

Pourquoi est-il important pour un scientifique d'avoir des liens d'intérêts – et non des conflits ? La différence est importante, et je pense qu'il n'y a plus de conflits d'intérêts dans les domaines d'expertise dans lesquels je travaille. Il est important d'avoir des liens d'intérêts car il existe des molécules innovantes développées par des start-ups qui n'ont pas les moyens de poursuivre leur développement. Ainsi, pour développer un médicament innovant contre l'hépatite C, des milliards et des milliards de dollars ont été nécessaires. Cela a été une véritable révolution, car ce médicament a permis de guérir des patients qui souffraient d'infections chroniques avec une comorbidité élevée. Une start-up n'avait pas les financements pour faire ce développement. Souvent, ces molécules sont donc rachetées par des industriels. Collaborer avec eux nous permet d'avoir accès à ces traitements innovants pour nos patients avant que le médicament soit mis sur le marché. Ainsi, nous avons pu avoir accès à de nombreux médicament innovants qui ont permis de guérir l'hépatite C.

L'essai Solidarity a montré que les corticoïdes s'étaient révélés plus efficaces qu'une prise en charge standard et diminuaient d'un tiers la mortalité chez les personnes les plus malades et d'un cinquième chez les patients moins touchés. C'est un bon médicament. Ce médicament est d'ailleurs tellement bon que nous l'avons utilisé en France, dans les hôpitaux – notamment celui où je travaille – chez les malades gravement symptomatiques du covid‑19. Ce traitement était déjà utilisé dans les infections virales à forte expression inflammatoire. Nous avons donc utilisé les corticoïdes, qui ont, je pense, sauvé des malades. L'essai Solidarity l'a montré de façon non attaquable sur le plan scientifique.

Concernant le vaccin, je pense qu'il y a eu effectivement beaucoup d'effets d'annonce, probablement pour augmenter les levées de fonds. Pour développer une molécule innovante en un temps record, il faut avoir beaucoup d'argent. Un producteur de vaccins qui ne ferait pas d'effets d'annonce recevrait probablement moins de fonds que ce dont il a besoin pour poursuivre son développement.

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