Intervention de Cédric Villani

Réunion du jeudi 1er octobre 2020 à 10h30
Commission des affaires économiques

Photo issue du site de l'Assemblée nationale ou de WikipediaCédric Villani, rapporteur :

Je maintiens que l'amendement de Mme Romeiro Dias offre la rédaction la plus proche de celle qu'il convient d'adopter, et qu'il faut le sous-amender afin de maintenir dans la proposition de loi les dispositions relatives aux cétacés. Si nos débats ont lieu en commission puis en séance publique, c'est précisément pour que nous puissions élaborer une première version avant de l'améliorer en séance publique. Du point de vue du message envoyé aux associations et à ceux qui se battent depuis tant d'années pour les cétacés, il serait très incongru que nous adoptions en commission une position moins-disante que celle adoptée par Mme la ministre de la transition écologique il y a quelques jours.

On m'oppose qu'il faut du temps pour travailler l'amendement et améliorer sa rédaction, mais cela fait des années que le sujet est sur la table ! Un décret portant sur les cétacés a été publié en 2015, avant d'être invalidé. Nous avons auditionné des représentants des associations, notamment C'est Assez ! et Sea Sheperd. Tous ont été reçus à deux reprises par chacun des quatre derniers ministres de l'environnement, et le problème n'est toujours pas réglé ! Nous parlons de quelques dizaines d'individus. C'est invraisemblable ! Après toutes ces années de tergiversations, on ne peut pas nous dire qu'une semaine de travail supplémentaire est nécessaire avant d'inscrire une disposition dans la loi. Un groupe de travail a été constitué, des études et toutes sortes de travaux ont été publiés au cours des dernières années !

S'agissant de l'évolution des mentalités au sujet de la sensibilité animale, je salue la très intéressante contribution à la discussion de M. Julien Aubert. La question de la conscience animale fait bel et bien débat. Les chercheurs de l'INRAe tiennent aujourd'hui des propos qu'ils ne tenaient pas il y a quelques années. Les éthologues disent des choses incroyables. Voyez les travaux de Frans De Waal sur les primates, dont il affirme qu'ils ont le sens de l'humour et éprouvent de l'attachement les uns envers les autres. On sait que les groupes de grands primates ont une organisation sociale très complexe. Et Jane Goodall a révélé l'incroyable organisation politique des chimpanzés, qui ont leurs coups de théâtre, leurs coups d'État et leurs complots. À présent, les chercheurs considèrent que les mammifères ont tous une conscience, ainsi que les poulpes – ne me demandez pas pourquoi !

Le monde animal a encore beaucoup à nous apprendre, pourvu que nous portions sur lui un regard ouvert et sincère, sans partir du présupposé qu'un mur se dresse entre les animaux et nous. Pour peu que nous adoptions cette démarche, nous en tirerons des profits significatifs. J'évoquais tout à l'heure le cas du cochon : les valves cardiaques que l'on en tire sont très précieuses en médecine, et cet animal permet de progresser dans la connaissance des mécanismes de la conscience animale. Tout cela permet aussi d'en savoir davantage sur nous-mêmes, en prenant l'animal comme un miroir. Il en découlera un enrichissement, non seulement intellectuel mais aussi technique, de notre façon de vivre.

Nous sommes sans doute quelques-uns ici à avoir lu dans notre enfance les livres de Konrad Lorenz. Depuis lors, l'éthologie a fait des progrès extraordinaires, au point de figurer parmi les formations les plus appréciées, les plus intéressantes et les plus utiles dans le domaine de l'élevage.

S'agissant de la détention d'animaux par les cirques, la tradition n'exclut pas la prise de conscience, de la société comme des circassiens eux-mêmes. M. André-Joseph Bouglione, que nous avons entendu en audition, raconte dans un ouvrage récent comment, issu d'une famille de circassiens, il a longtemps tenu pour acquis le comportement des animaux, considérant, par exemple, que le balancement des éléphants à l'arrêt était une façon de signifier qu'ils étaient sereins et apaisés. Un jour, il a compris qu'il s'agissait au contraire d'un trouble obsessionnel compulsif qui masquait leur terrible ennui.

Une prise de conscience est possible. Il ne s'agit pas ici de jeter la pierre à quiconque, ni de distribuer bons et mauvais points, mais de prendre acte d'une évolution, d'une prise de conscience des acteurs concernés et de la société en général.

La question des cirques comporte aussi un enjeu économique. Dès lors que tant de municipalités, dont certaines de grande taille, refusent d'accueillir des spectacles mettant en scène des animaux sauvages, et que tant de pays les interdisent, il est clair que les spectacles d'animaux sauvages n'ont pas d'avenir économique. En revanche, les spectacles humains, les spectacles de chevaux, les spectacles d'animaux domestiques en ont un. Nous sommes nombreux à avoir apprécié l'incroyable poésie émanant des spectacles de Bartabas, du Cirque Plume ou du Cirque du Soleil, pour n'en citer que quelques-uns. Tous reposent sur l'ingéniosité, l'acrobatie et le talent humain. Tel est, j'en suis convaincu – et de nombreux circassiens avec moi –, l'avenir du cirque.

S'agissant de la question des zoos, j'aurais été favorable à ce que nous examinions les amendements qui s'y rapportent, ceux de M. Travert et de Mme Auconie, par exemple. Le débat est subtil, car bonnes et mauvaises pratiques se côtoient dans les zoos. Toutefois, ce sujet doit plutôt être abordé dans le cadre des thèmes de la maltraitance ou la bientraitance des animaux, de diversité génétique, de l'éducation des visiteurs et de la pédagogie. De surcroît, les zoos fonctionnent en réseau. La France ne peut pas mener des actions en la matière sans qu'elles soient au préalable coordonnées à l'échelle internationale. En somme, il s'agit d'un sujet bien plus complexe que celui des cirques.

Je suis favorable à l'amendement de M. Travert, l'ironie étant que, si nous adoptons celui de Mme Romeiro Dias, auquel je suis également favorable, il tombera. Du point de vue de la rigueur et de la légistique, il y a là, me semble-t-il, un point du texte à améliorer. Finalement, le flou demeurera au sujet des cétacés comme des zoos, sans compter la désagréable impression de ne pas savoir exactement quels sont les rôles respectifs du Parlement et du Gouvernement en la matière.

De surcroît, si nous adoptons l'amendement de Mme Romeiro Dias, certains de ceux que j'aurais aimé défendre tomberont également. Aussi, avant que nous ne votions, j'aimerais les évoquer, afin de porter à la connaissance de nos collègues les sujets importants qu'ils abordent, et dont il ne faudrait pas qu'ils passent à la trappe au motif que nous adopterions un amendement à la hâte.

Aucun commentaire n'a encore été formulé sur cette intervention.

Cette législature étant désormais achevée, les commentaires sont désactivés.
Vous pouvez commenter les travaux des nouveaux députés sur le NosDéputés.fr de la législature en cours.