Intervention de Frédéric Régent

Réunion du mardi 30 juin 2020 à 17h10
Mission d'information sur l'émergence et l'évolution des différentes formes de racisme et les réponses à y apporter

Frédéric Régent, maître de conférences et directeur de recherche, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne :

La question de l'esclavage moderne est vraiment toujours d'actualité. Selon l'Organisation internationale du travail, il y aurait aujourd'hui vingt millions d'esclaves et selon l'organisation non gouvernementale Free World, il y en aurait quarante millions, c'est-à-dire beaucoup plus que le nombre d'esclaves qu'il y avait dans les colonies européennes au plus fort du XVIIIe siècle, où le chiffre était de six ou sept millions au maximum d'esclaves en même temps. Certes, la population mondiale était sept fois moins nombreuse, mais nous sommes dans des proportions qui sont toujours très importantes.

Nous voyons actuellement à une fracture mémorielle, comme le montrent les débats à propos des statues de Colbert. Pour moi, une statue est une œuvre d'art donc on ne détruit pas une œuvre d'art, on essaie de l'expliquer et de la replacer dans son contexte. Il faut aussi peut-être installer d'autres statues à côté. Une proposition a été faite pour mettre une statue d'Abd el-Kader en face de celle de Bugeaud.

C'est très difficile de concilier deux mémoires, celle des pieds-noirs et celle des immigrés algériens petits-enfants de combattants du Front de libération nationale (FLN). Nous avons vu les polémiques suscitées par le discours d'Emmanuel Macron lorsqu'il était candidat à l'élection présidentielle et qu'il a parlé de colonisation, crime contre l'humanité.

Le rôle de l'éducation est majeur, comment pouvons-nous l'améliorer ? En partant d'en haut. Il faut former les enseignants. Les enseignants sont formés à l'université à travers leur cursus universitaire, mais il est vrai que si nous n'avons pas de spécialistes de la colonisation de l'esclavage dans les universités, les étudiants d'histoire futurs professeurs ne seront pas formés là-dessus. Trois leviers existent. Le premier levier porte sur un nombre plus important d'enseignants-chercheurs qui connaissent ces questions-là. Le deuxième levier concerne les programmes. Dans les programmes de concours, des questions liées l'esclavage et à la colonisation doivent figurer, ce qui est de plus en plus fréquent. Par exemple, une année, le sujet était : « la péninsule ibérique et le monde entre 1450 et 1650 ». Forcément, vous parlez des débuts de l'esclavage quand vous répondez à des questions comme celle-ci. Actuellement, la question au programme est : « France, Grande-Bretagne et colonies américaines entre 1600 et 1800 ». Toutefois, il faudrait en parler davantage dans la formation continue des enseignants. Il convient également de donner les outils aux enseignants pour qu'ils puissent répondre au descendant pied-noir qui dira : « nous sommes allés en Algérie, nous avons construit des routes et des hôpitaux », puis répondre aussi à celui qui dira : « on nous a volé nos terres ». Je pense qu'il faut essayer de « désessentialiser » l'histoire. Maintenant, j'ai l'impression que nous avons remplacé la lutte des classes par la lutte des races, comme dynamique de l'histoire. L'histoire de l'humanité, ce n'est pas une lutte des races, c'est d'abord une lutte de chaque pays pour la puissance.

Je reviens un peu sur Colbert. J'ai entendu récemment qu'on lui reprochait d'être l'ennemi de la liberté, de l'égalité et de la fraternité. On ne peut pas lui reprocher d'être l'ennemi de principes qui n'existaient pas au moment où il vivait. Bientôt, on reprochera à untel et à untel d'être homophobe or le concept d'homophobie n'existait pas à l'époque où ils vivaient.

Il faut à tout prix re-contextualiser et c'est le rôle des historiens. Il faut que les historiens aient un porte-voix. Ceci dit, actuellement, nous avons un porte-voix magnifique, il ne se passe pas une journée sans qu'un journaliste m'appelle.

Il faut casser les phénomènes de reproduction sociale, notamment celle des élites. Il y a eu un grand renouvellement en termes de diversité, au niveau de l'Assemblée nationale. Je vois beaucoup plus qu'auparavant de députés d'origine antillaise, africaine, maghrébine qui sont députés de l'Essonne, du Val d'Oise ou de Bretagne.

Toutefois, pour prendre un exemple, actuellement, 75 % des élèves recrutés à Normale Sup' viennent des lycées du centre de Paris. En plus, pour ceux qui connaissent un peu le système de Normale Sup', quand vous réussissez le concours, on vous finance vos études. En d'autres termes, c'est une prime à la reproduction sociale. Les enfants d'agrégés deviennent eux-mêmes normaliens. On parle de discrimination positive. Nous avons franchement un système de discrimination positive de reproduction des élites.

Je crois que c'est aussi valable pour les grandes écoles de commerce. Je vais vous citer un autre exemple. Le fils d'un de mes amis a voulu faire une école de commerce à Grenoble et son père a dû faire un emprunt pour financer sa scolarité. Dans son école, on lui dit : « Tes parents font quoi ? ». « Mon père a une entreprise. ». « Oui, moi aussi ». Le fils de mon ami répond : « Mon père est instituteur ». Les autres lui demandent alors : « Qu'est-ce que tu viens faire là ? Nous, on va devenir chef de l'entreprise de nos parents, mais toi, de quelle entreprise vas-tu devenir chef ? ». Il faut que notre système remette en place un ascenseur social. Avant de parler de discrimination positive, je pense que certains mécanismes de discrimination négative qui existent devraient être supprimés.

Je n'ai pas de statistiques sur l'ENA ou d'autres écoles comme celle-là, mais si le système ne fait que reproduire la profession des parents, il faut s'interroger et essayer de voir comment on peut casser cela de manière à assurer une plus grande diversité et un recrutement dans tous les domaines.

La perception du racisme est liée au fait que les gens issus de milieux sociaux défavorisés ou de phénomènes migratoires de l'Ancien Empire colonial français, pensent que c'est leur couleur qui les place dans cette situation-là alors que bien souvent, c'est plus lié à leur origine sociale.

Aucun commentaire n'a encore été formulé sur cette intervention.

Cette législature étant désormais achevée, les commentaires sont désactivés.
Vous pouvez commenter les travaux des nouveaux députés sur le NosDéputés.fr de la législature en cours.