Intervention de Jean-Yves le Drian

Séance en hémicycle du mercredi 15 décembre 2021 à 15h00
Déclaration du gouvernement relative à la présidence française du conseil de l'union européenne suivie d'un débat

Jean-Yves le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères :

Celle-ci se traduira concrètement par l'implantation de vecteurs de production, en Afrique du Sud, à Kigali, à Dakar ; je les ai moi-même visités, ils sont en cours de réalisation. C'est cela, l'Europe de la solidarité et de la souveraineté sanitaire.

Notre souveraineté doit également être économique, commerciale et industrielle. M. Bertrand Pancher nous a demandé de sortir de la naïveté. Mais cela fait déjà trois ou quatre ans que nous avons commencé à en sortir, depuis le discours incitatif du président Macron à la Sorbonne ! Nous sommes sortis de la naïveté par les emprunts contractés en commun par les pays européens ; nous sommes sortis de la naïveté avec le retour de l'Europe parmi les puissances industrielles, grâce aux alliances industrielles et aux PIEC cités par le Premier ministre ; nous sommes sortis de la naïveté en nous dotant d'un mécanisme de filtrage des investissements étrangers dans les secteurs stratégiques et en utilisant notre politique commerciale comme levier d'influence pour peser sur le cours de la mondialisation.

Il nous faut encore aller plus loin. Notre ligne de conduite sera de renforcer l'Europe puissance en imposant la réciprocité dans l'accès aux marchés publics, en luttant contre les subventions étrangères qui provoquent des distorsions de concurrence au détriment de nos entreprises, en instaurant l'instrument anticoercition proposé par la Commission européenne il y a tout juste une semaine et en introduisant au niveau européen le devoir de vigilance des entreprises multinationales, sur le modèle de celui que nous avons créé au niveau national en 2017 avec la loi Potier. Ce sont là les enjeux de la souveraineté industrielle.

La souveraineté stratégique sera l'un des autres enjeux de cette présidence. La défense est l'un des domaines où le sursaut de souveraineté des Européens est le plus flagrant : aujourd'hui, des Estoniens, des Tchèques, des Portugais, des Néerlandais sont engagés à nos côtés au Sahel dans l'opération Takouba ; nous pouvons nous appuyer sur le Fonds européen de la défense, sur la coopération structurée permanente, sur l'initiative européenne d'intervention. Tout cela était encore impensable il y a dix ans.

L'intensification des menaces et le recentrement de notre allié américain autour d'une définition plus ciblée de ses intérêts fondamentaux ont montré que c'était indispensable. Le renforcement de la défense européenne sera, par le biais de la boussole stratégique, un levier essentiel de notre souveraineté stratégique dans le cadre d'une alliance atlantique qui reste essentielle mais qui doit être rééquilibrée. Si nous voulons une Europe souveraine, nous devons définir une approche européenne des menaces qui pèsent sur nous et nous doter des moyens d'agir de manière autonome lorsque nos intérêts de sécurité sont engagés ou lorsque les valeurs auxquelles nous tenons le plus sont remises en cause.

La souveraineté stratégique devra notamment se manifester dans les espaces contestés. Nous devons prendre des initiatives sur les mers et les océans, dans l'espace exoatmosphérique et dans le cyberespace. Ce sera l'objet de la réunion qui se tiendra au début de l'année 2022 avec les ministres des armées et les ministres des affaires étrangères des Vingt-Sept pour définir la boussole stratégique, qui sera le premier Livre blanc européen de la défense. Ce saut qualitatif considérable relève également de notre responsabilité.

Enfin, notre souveraineté passe par la maîtrise des frontières. C'est une question essentielle qu'il ne faut pas aborder par la polémique, mais avec sérieux et sang-froid. Je le dis une fois pour toutes : l'Europe n'est ni une passoire ni une forteresse en devenir. Le but n'est pas de fermer les frontières au mépris du droit d'asile et de toutes les migrations légales qui renforcent l'Europe et notre nation. L'enjeu, c'est la lutte contre les réseaux de passeurs, la constitution de fichiers interopérables au niveau européen, la montée en puissance de Frontex et la négociation du pacte européen sur la migration et l'asile, pour définir un meilleur équilibre entre la solidarité des États européens entre eux et la responsabilité des États de première entrée ; l'enjeu, c'est la coopération avec les pays d'origine et de transit, la réforme de Schengen et la fermeté européenne face aux manœuvres cyniques de M. Loukachenko. C'est aussi, à l'égard des Britanniques, une attitude sans naïveté, mais aussi sans posture. Les accords du Touquet, qui encadrent les flux réguliers, ne sont pas à contester ; ce qu'il faut contester, c'est le modèle économique britannique, qui permet l'entrée sans garantie de travailleurs irréguliers. Nous demandons aux Britanniques de prendre leurs responsabilités et nous continuons de défendre l'idée d'un cadre de coopération entre l'Union européenne et le Royaume-Uni sur l'immigration illégale dans la Manche.

Voilà les chantiers que nous essaierons de faire aboutir pendant la présidence française de l'Union européenne. L'axe central sera de faire respecter la souveraineté européenne à l'extérieur comme à l'intérieur de l'Union. Cette souveraineté revêt encore d'autres dimensions, que Clément Beaune vous exposera dans un instant.

Aucun commentaire n'a encore été formulé sur cette intervention.

Cette législature étant désormais achevée, les commentaires sont désactivés.
Vous pouvez commenter les travaux des nouveaux députés sur le NosDéputés.fr de la législature en cours.