Intervention de Emmanuelle Auriol

Séance en hémicycle du jeudi 6 janvier 2022 à 15h00
Légalisation du cannabis : évolutions européennes blocages français

Emmanuelle Auriol, économiste :

C'est en effet une question importante, qui implique de s'intéresser aux quantités : en France, il y a à peu près 300 000 consommateurs de cocaïne et plusieurs millions de consommateurs de cannabis. Cela signifie que ces derniers sont présents absolument partout, dans tous les départements de France, dans toutes les villes, quelle que soit leur taille, et qu'il existe un maillage territorial important pour les satisfaire. Dès lors, il n'est pas très coûteux, pour les vendeurs, de proposer également de la cocaïne. Cela conduit à une idée qui s'inspire de l'effet passerelle, selon laquelle on se mettrait à consommer de la cocaïne parce qu'on consomme du cannabis ; mais vouloir interdire le cannabis pour éviter la consommation de cocaïne, c'est comme interdire le saut à l'élastique pour éviter que les gens aient envie de se jeter du haut des immeubles. C'est la même idée ! En réalité, la plupart des gens ne sont pas suicidaires. Il y en a, bien sûr, et c'est pour cela qu'il faut réguler, afin de les protéger – il y a des gens, en effet, qui glissent du cannabis à l'héroïne, par exemple. Mais la plupart des consommateurs ont envie de vivre !

Quand l'alcool a été de nouveau légalisé, après la prohibition, et que ses revenus ont donc été retirés à la mafia, celle-ci n'a pas pu le remplacer par un autre produit. C'est l'interdiction du cannabis qui l'a conduite à se placer à nouveau sur le marché des psychotropes. Ce n'est pas parce que vous enlevez le marché du cannabis, qui est un très gros marché, à la mafia, qu'elle se tournera automatiquement vers la cocaïne – elle en vendra, certes, mais très peu. Je ne pense donc pas que l'argument consistant à dire que la légalisation créera des désordres plus grands soit pertinent.

Les études économiques vont d'ailleurs en ce sens : ma profession a développé des outils spécifiques qui permettent d'observer les liens de causalité – donc davantage que de simples corrélations – entre légalisation et criminalité, et toutes les études dont nous disposons montrent une décroissance de la criminalité, et non son augmentation.

Le deuxième argument avancé contre la légalisation a trait à la survie des zones économiques concernées. Mais, les études le montrent, elles sont loin d'être favorisées par le trafic ! D'ailleurs, y a-t-il quelqu'un, dans cette salle, qui souhaiterait vivre dans une banlieue gangrenée par le trafic de drogue ? Y a-t-il quelqu'un, parmi vous, qui envisage ainsi l'avenir professionnel de ses enfants ? Je ne le crois pas. Personne n'en veut pour ses enfants, mais pour les autres, ce serait acceptable ?

L'argument ne tient donc pas, d'abord sur le plan moral mais aussi du point de vue économique. La manière dont les profits sont répartis l'illustre bien : les nourrices et les guetteurs gagnent à peu près le SMIC. Ils risquent de perdre la vie ou d'aller en prison, mais ils ne gagnent quasiment rien ! Tous les profits sont rapatriés vers les lieux de production, notamment au Maroc ; ils échappent ainsi à la France. Certes, il y a des gens qui gagnent de l'argent, mais il est faux de dire que le trafic bénéficie aux banlieues concernées. Au contraire, les commerces en partent et les pouvoirs publics renoncent à s'y rendre – des préfets avec lesquels j'ai discuté m'ont dit qu'ils n'y envoyaient plus les pompiers parce qu'on leur jetait des plaques d'égout ! Dans certains quartiers, si vous avez une crise cardiaque, les secours ne viendront pas, ou alors à reculons.

Tout cela est loin de favoriser économiquement un territoire. Je pense donc qu'il faut écarter l'argument selon lequel la légalisation menacerait des zones économiques qui sont de toute façon en déshérence. Je ne crois pas à l'embrasement des banlieues que l'on nous prédit.

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