Intervention de Nicolas Hulot

Réunion du mardi 26 septembre 2017 à 16h15
Commission du développement durable et de l'aménagement du territoire

Nicolas Hulot, ministre d'état, ministre de la transition écologique et solidaire :

Le danger supplémentaire, dans le changement climatique qui nous guette, tient à la combinaison de deux dynamiques, en tout cas à l'échelle européenne et mondiale : l'irréversible et le fatalisme. Le fatalisme, car l'impératif climatique est une injonction si lourde, dans ce qu'elle nous impose en termes de changement de modèle et de remise en cause de fondamentaux, d'enjeux et d'intérêts considérables, qu'elle en vient parfois à nous plonger un état de sidération. On peut le comprendre, mais les événements récents que j'ai évoqués nous imposent un devoir de responsabilité et même d'humanité et de solidarité. Le futur, au sens propre du terme, autrement dit les conditions d'existence de nos enfants, se joue maintenant.

La grande vertu de l'accord de Paris est d'avoir sacralisé le constat scientifique sur le changement climatique et ses éventuelles conséquences. C'est important car, tant que le doute subsistait, il permettait aux excès de perdurer. L'ensemble de la communauté internationale a validé un texte qui marque avant tout le démarrage d'un nouveau processus : on passe de la définition d'une feuille de route à sa mise en oeuvre. La signature au bas d'un document ne vaut pas, comme certains feignent de le croire, réalisation de promesse : le plus dur reste à faire mais peut-être aussi le plus passionnant : savoir que nous avons en mains les cartes de notre destin, c'est tout de même plus enthousiasmant que de s'apercevoir un matin qu'elles nous ont échappé. « Je déplore que le sort de l'humanité soit dans d'aussi mauvaises mains que les siennes », disait ce philosophe ; je pense pour ma part que c'est plutôt une bonne nouvelle, si tant est que nous sachions en faire quelque chose d'utile et de prodigieux… Ce n'est pas tant le génie humain qui fait défaut – nous avons tout ce qu'il faut pour réussir ensemble un saut qualitatif – que parfois l'intelligence et la volonté collectives. La volonté collective s'est affirmée à Paris ; l'intelligence collective, il reste à la mettre en oeuvre, à prendre chacun sa part sans attendre que l'autre parte en premier. C'est un peu le sens de ce projet de loi.

Lorsque j'étais un activiste, j'étais souvent très sévère sur ce que la France ne faisait pas, je manquais d'objectivité pour mettre en avant ce qu'elle faisait, mais quand on se balade dans le monde, on peut aussi être assez fier de ce qu'a fait notre pays. La France a joué un rôle important dans la mobilisation sur le climat ; mes interlocuteurs étrangers le reconnaissent et me le disent. Il faut à présent être cohérent. J'ai cité hier cette phrase de Bossuet dans une autre commission : « Nous sommes d'étranges créatures qui nous affligeons des effets mais continuons d'en adorer les causes. » Nous nous sommes affligé des effets, essayons à présent de regarder la cause. Elle est parfaitement identifiée : la science nous dit que, pour nous donner une chance d'atteindre nos objectifs climatiques, il faut laisser 80 % des réserves d'énergie fossile sous nos pieds. La France a affirmé sa foi dans ce processus et il faut donc maintenant acter que les énergies fossiles, qui ont été un allié de nos sociétés pendant 150 ans, qui ont entraîné des changements prodigieux, sont devenues le problème. Il faut entrer en « cellule de dégrisement » pour nous affranchir de ces énergies ; or ce n'est pas simple car le charbon, le pétrole, le gaz sont présents partout dans nos sociétés.

Je me rends compte de l'ampleur de la tâche ; mais je pressens aussi que c'est un moment merveilleux dans la mesure où l'occasion nous est donnée de redessiner un modèle. Nos territoires couvrent tous les champs de la transition énergétique, dans nos collectivités, nos TPE, nos PME, nos grandes entreprises. Les acteurs ont besoin qu'on leur dise où on veut aller et comment on veut y aller. Si nous parvenons à nous fixer collectivement cet horizon, au-delà de nos divergences, c'est un défi passionnant que nous nous lançons. En y répondant, nous aurons pris notre part. S'il existe des décalages, on peut être tenté de se dire, notamment au prétexte qu'on assiste à un recul d'une partie des États-Unis : à quoi bon prendre des décisions nationales puisqu'il s'agit d'un enjeu universel ? La meilleure réponse est : au contraire ! Ne rien faire n'est pas dans notre intérêt, ni même dans notre intérêt économique à court terme.

L'irréversible, c'est que la science nous dit que, si nous n'atteignons pas notre objectif de limiter l'élévation de température au cours de ce siècle à 1,5 °C par rapport à l'ère préindustrielle, les phénomènes vont nous échapper. On voit bien d'ailleurs, à l'aune de ce qui s'est passé il y a quinze jours, avec des vents à 350 kilomètres-heure, qu'ils commencent à nous échapper. J'étais dans la cellule de crise : nous avons été incapables de communiquer avec Saint-Martin pendant plus de vingt-quatre heures. C'est tout simplement une leçon d'humilité. On dit qu'il faut sauver la nature, mais la nature sait se défendre ; nous sommes capables de faire de grandes choses mais nous devons aussi respecter les lois de la nature.

Cette loi n'est pas, à mes yeux, le tout d'un programme. Je la vois comme un axe central, un field guide qui nous projette jusqu'en 2040, voire 2050 puisqu'elle nous met en situation de réaliser l'engagement français de neutralité carbone à cette échéance. Il faudra au fil du temps y arrimer d'autres axes et d'autres organes ; en attendant, elle nous donne la prévisibilité dont nous avons tant besoin. Elle nous met dans cet esprit de cohérence que j'évoquais tout à l'heure.

On ne manquera pas de m'objecter que, si vous adoptez cette loi, nous serons le premier grand pays à bannir toute nouvelle exploration d'hydrocarbures sur le territoire national. Cela représente certes une faible partie de notre consommation, mais commençons par ce que l'on peut faire chez nous. C'est plus qu'un signal : cela sonne la fin d'un modèle et rend possible l'émergence d'un nouveau. C'est ce qui nous offrira, je l'espère, un avantage compétitif économique dans cette transition énergétique qui, qu'on le veuille ou non, est bel et bien partie ; certains s'y sont déjà engagés, et de manière bien plus silencieuse que nous. Qui aurait pensé, lorsque nous avons commencé à préparer la COP21, que des pays comme l'Inde et la Chine aient de telles ambitions ? Nous constatons parfois avec tristesse, par exemple sur le solaire, qu'une bonne part des subventions que nous y consacrons ont tendance à profiter à la Chine. Faisons en sorte que la France prenne sa responsabilité.

Ce projet de loi a une double vocation : d'une part, interdire définitivement tout nouveau permis d'exploration sur les hydrocarbures conventionnels et non conventionnels – personne ne comprendrait que l'on continue à chercher des ressources pour ne pas les exploiter –, et d'autre part, arrêter autant que faire se peut toute production sur notre territoire à l'horizon de 2040. C'est une marche importante. Certes, le texte respectera les droits acquis, sans quoi les contentieux seraient excessivement lourds et la France n'a pas besoin de telles pénalités, mais il a le mérite de clarifier les contentieux existants – je n'imaginais pas, en arrivant au ministère, qu'ils étaient si nombreux. Nous respecterons les droits acquis mais nous pourrons passer à autre chose, nous tourner vers le futur.

Cette loi va accélérer notre transition énergétique. Pour reprendre les mots de la directrice de l'Organisation mondiale de la santé, la lutte contre le changement climatique est un agenda de santé publique. C'est donc nécessairement une priorité, et les Chinois l'ont compris avant nous. Je ne dresserai pas la liste morbide des victimes liées à l'utilisation des énergies fossiles, mais leur nombre est trois fois plus élevé que celui des victimes du tabac à l'échelle du monde. Je rappelais hier dans une autre commission que, selon certaines institutions internationales, les externalités négatives subies par la communauté internationale du fait de l'utilisation des énergies fossiles pèsent près de 5 000 milliards de dollars, alors que, dans le même temps, la même communauté internationale accorde 500 milliards de dollars en exonérations ou subventions à ces énergies. Si nous pouvons affecter les montants dus aujourd'hui à ces externalités à l'éducation, à la formation, à la santé, les bénéfices sont potentiellement immenses, et ce serait bien plus cohérent.

Enfin, se libérer des énergies fossiles, au-delà du fait que cela soulagera grandement notre balance commerciale nationale – entre 50 et 60 milliards d'euros –, c'est aussi, pour le monde, se libérer d'un certain nombre de sources de conflits. Je ne vous apprends rien : il suffit de regarder la source des tensions et des conflits depuis la Seconde Guerre mondiale, pour constater que le pétrole, le gaz, le charbon n'en sont jamais très éloignés. Paradoxalement, se réunir sur l'objectif climatique, c'est avancer vers la paix plutôt que de s'en éloigner. Si nous faisons les choses en grand, nous permettrons de faire tomber les coûts : je rêve d'un monde où des pays africains, par exemple, pourront répondre à leurs besoins d'énergie à partir d'une énergie redevenue abondante dans laquelle se combineraient le vent, le soleil, la biomasse, le mouvement des vagues, le gradient thermique des océans, la géothermie.

Ce projet de loi comprend plusieurs articles, dont les articles 4 à 7 qui peuvent paraître étonnants dans ce texte mais qui sont de fait complémentaires et nécessaires dans la mesure où ils permettent de mieux faire fonctionner un système énergétique en pleine mutation. Il se fixe trois objectifs majeurs : la lutte contre le changement climatique, la sécurité de l'approvisionnement énergétique et la protection des consommateurs. J'attends de nos échanges ici et en séance publique qu'ils enrichissent le texte et permettent d'identifier des points de faiblesse ou des angles morts. J'espère que la France pourra s'enorgueillir d'avoir pris sa responsabilité, dans ce moment où nous devons rassurer le monde sur notre détermination. (Applaudissements.)

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