Intervention de Olivier Scalabre

Réunion du jeudi 25 novembre 2021 à 16h00
Commission d'enquête chargée d'identifier les facteurs qui ont conduit à la chute de la part de l'industrie dans le pib de la france et de définir les moyens à mettre en œuvre pour relocaliser l'industrie et notamment celle du médicament

Olivier Scalabre, directeur associé senior au Boston consulting group (BCG) :

Je travaille avec de grands groupes industriels en France et en Europe. J'ai aussi été rapporteur pour l'Institut Montaigne d'un rapport sur l'industrie du futur, publié en septembre 2018, dont certaines recommandations avaient été reprises par le Gouvernement.

Les conditions d'une réindustrialisation de la France sont plus favorables que jamais sur le plan macroéconomique. Les chaînes de valeur se sont délocalisées pendant de nombreuses années. Les flux des chaînes de valeur allaient des pays émergents pour servir les pays matures industrialisés. Nous assistons désormais à une tendance de régionalisation des flux, tirée par des tendances macroéconomiques : produire en Chine est aussi coûteux pour les pays européens que de produire en Pologne. Des pays émergents offrent désormais la même compétitivité que la Chine dans chaque aire géographique. Chacun régionalise sa chaîne de valeurs pour ne pas être dépendant de guerres tarifaires ou commerciales. Enfin, la décarbonation des chaînes de valeur pousse tous les industriels à mettre en place des chaînes plus locales moins émettrices de carbone en raison du transport. La crise de la Covid-19 a accéléré ce phénomène en révélant le risque de faire dépendre les chaînes de valeurs d'un seul pays. Les industriels révisent aujourd'hui leur empreinte industrielle pour parvenir à faire en sorte que dans chaque région une usine puisse prendre le relais d'une autre. Ils se posent donc la question du pays européen de localisation des industries du futur.

Quatre critères sous-tendent les choix d'implantation géographique. Tout d'abord, les choix prennent en compte l'accès à une énergie décarbonée. La France est bien positionnée sur ce critère. L'accès à une population formée et compétente forme un deuxième critère sur lequel il faut réinvestir. Les deux derniers éléments sont la présence d'un tissu industriel compétitif et productif, ainsi que d'un tissu industriel agile capable de s'adapter rapidement. Sur ces points, l'industrie du futur permet un saut quantique pour que la France se situe dans les premiers choix d'implantation géographique des industriels. L'industrie du futur permet des gains de productivité de 10 % à 20 %. La France n'a pas connu de gains de productivité dans l'industrie depuis dix ans, par opposition aux autres pays européens. L'industrie du futur contribue à diminuer les temps de changement de série, voire à les réduire presque à zéro grâce à la production additive. Elle permet donc de disposer d'usines flexibles et agiles. Des respirateurs ont ainsi été produits dans des usines automobiles pendant la crise sanitaire.

Nous avons besoin de l'industrie du futur car nous avons accumulé un certain retard dans plusieurs domaines. L'indice de relocalisation du BCG mesure la compétitivité de la France par rapport à ses principaux voisins européens pour livrer le marché français. Nous figurons parmi les trois premiers pays dans le secteur agroalimentaire, derrière les Pays-Bas. Cependant, dans les secteurs électronique et biopharmaceutique, qui sont stratégiques pour la France, nous occupons les 15e et 16e places, derrière la Thaïlande, l'Indonésie, l'Inde, mais également le Royaume-Uni, l'Espagne et l'Allemagne. Même si une taxe carbone à 75 euros ou 200 euros était instaurée, nous ne serions pas plus compétitifs. Nous devons donc devenir plus productifs.

L'industrie 4.0 constitue l'un des leviers principaux dans ce cadre. Lorsque nous observons le déploiement de l'industrie du futur en France par rapport à ses voisins européens, nous ne constatons pas de retard. La course vient de commencer. Dans les PME et les entreprises de taille intermédiaire (ETI), 25 % des entreprises avaient commencé en 2018 à avoir de premiers pilotes avec des impacts quantifiés en France, contre 20 % en Allemagne et en Angleterre. Le plan de relance a contribué à ce que la France reste dans la course, voire à ce qu'elle gagne une certaine avance. 30 % des 100 milliards d'euros du plan ont été consacrés à l'industrie du futur, pour partie afin de combler des retards. En comparaison des plans de relance d'autres pays, la France fait partie de ceux qui ont le plus dépensé pour l'industrie au moment du plan de relance. Elle a investi 1,5 fois plus que l'Italie, 2 fois plus que l'Espagne et également davantage que l'Allemagne. Il y a donc eu un effet de rattrapage plutôt salutaire pendant la crise sanitaire.

Trois leviers permettent d'accélérer l'adoption de l'industrie du futur par les PME et les ETI.

Il faut tout d'abord favoriser l'émergence d'une offre adaptée à disposition des PME. L'AIF y contribuera.

De plus, une mise à niveau des compétences est nécessaire. Les ETI et les PME sont désarmées par le manque de compétences pour embrasser ce changement. Enfin, l'accompagnement et le financement sont nécessaires pour moderniser l'outil productif. Dans le cadre de l'Institut Montaigne, nous avions proposé la création de 10 à 20 centres d'accélération pour l'industrie du futur sur les trois volets suivants : l'innovation, la formation notamment des dirigeants des ETI et des PME et de ceux qui portent dans les usines la transformation, et l'accompagnement et le financement. Nous imaginions un ou deux centres par région, en lien avec les grandes filières industrielles, ouverts sur les écosystèmes et connectés avec les usines, les vitrines, les offreurs de solutions sous le pilotage de l'industriel. L'objectif et l'enjeu de ces centres sont d'atteindre 80 % des ETI et 40 % des PME, soit 25 000 entreprises, pour former 100 000 dirigeants à l'industrie 4.0. Ces propositions ont été reprises en septembre 2018 par le gouvernement et intégrées à un cycle d'élaboration de cahiers des charges et d'appels à candidatures. 10 plateformes ont été sélectionnées et seront annoncées demain si ma compréhension du calendrier est exacte. Cette première étape est satisfaite, bien que ces 10 centres ne suffiront pas. Ces centres doivent bénéficier d'un ancrage important dans des régions tout en restant proches des grandes filières industrielles. Il n'en existe pas encore sur la santé. Il convient également de veiller à ne pas ajouter une nouvelle couche au mille-feuille existant.

Au-delà de ces centres d'accélération, une mise à niveau générale est nécessaire. Il faudra « surindexer » quelques filières stratégiques. Le gouvernement a dressé une première liste de filières d'accélération, sur lesquelles les moyens devront être concentrés dans le cadre d'une vraie politique industrielle. Concernant l'offre, de grands orchestrateurs d'écosystèmes doivent émerger pour contribuer à digitaliser le reste de la filière. En Chine, par exemple, des acteurs comme Alibaba ou JD.com ont pris le leadership de transformation et de digitalisation de toute la filière de la distribution. Insilico Medicine digitalise également toute la production de médicaments. Des orchestrateurs français ou au moins des grandes plateformes localisées en France doivent eux aussi émerger pour permettre de digitaliser toute une filière.

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