Intervention de Mélanie Kerloc'h

Réunion du mercredi 8 septembre 2021 à 14h30
Commission d'enquête sur les migrations, les déplacements de populations et les conditions de vie et d'accès au droit des migrants, réfugiés et apatrides en regard des engagements nationaux, européens et internationaux de la france

Mélanie Kerloc'h, responsable du pôle santé mentale du centre d'accueil de jour de Pantin pour mineurs non accompagnés en recours de Médecins sans frontières :

Je suis psychologue clinicienne et responsable des activités en santé mentale du programme que mène MSF en Île-de-France pour les mineurs non accompagnés en recours.

Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que ces jeunes ne sont ni mineurs, ni majeurs. Ils sont dans un interstice : sans représentant légal, ils ne peuvent pas bénéficier des dispositifs dédiés aux mineurs, puisqu'ils ne sont pas reconnus par l'aide sociale à l'enfance (ASE) mais ils ne peuvent pas non plus accéder aux dispositifs prévus pour les majeurs puisque leurs papiers d'identité, qui sont la plupart du temps des extraits d'acte de naissance, sont ceux de mineurs.

Cette situation de « ni-ni » engendre d'immenses difficultés, notamment dans l'accès aux soins. Ces jeunes sont rendus invisibles dans la masse des grands précaires de rue. C'est pour cette raison que nous avons ouvert ce programme, avec l'objectif de proposer une approche globale : étant donné leur situation, il n'était pas possible de ne s'occuper que des questions de soin. Il faut aussi prendre en considération leur situation administrative et juridique, par exemple le type de procédure dans laquelle ils sont engagés, afin de les aider à régulariser leur dossier, et mener des actions sociales puisque ces jeunes sont à la rue, dans le dénuement, sans aucune aide financière, souvent sans formation scolaire, isolés, sans famille ni réseau.

S'agissant de la santé mentale, lorsque nous avons fait un premier tour de ces jeunes avant d'ouvrir le centre, nous nous sommes rendu compte que les acteurs de soin qui étaient censés les recevoir, qui d'ailleurs sont saturés, ne les connaissaient pas. Ils connaissent les mineurs non accompagnés pris en charge par l'aide sociale à l'enfance, mais pas les mineurs en recours. Nous avons donc ouvert une consultation psychologique. Les chiffres dont je dispose concernent les trois premières années du centre, soit 2018, 2019 et 2020.

Environ 2 000 jeunes ont intégré le centre au cours de cette période, dont un tiers ont été orientés vers des psychologues pour un entretien individuel : tous sont bien sûr affectés psychologiquement par leur parcours, mais tous n'ont pas besoin de soins en santé mentale. Sur ces 650 jeunes, 340 sont devenus nos patients. Malgré leur situation d'immense précarité, ils se sont engagés dans un suivi et dans des soins.

Sur cette cohorte de 340 jeunes, un tiers souffrent de psychotrauma. Ils ont développé des troubles soit dans leur pays d'origine, soit sur la route, en faisant face à des exactions graves en Libye, à une traversée de la Méditerranée… Ainsi, 25 % de nos patients ont connu un naufrage en Méditerranée, ce qu'aucune administration ici en France ne prend en compte d'une quelconque façon pour apprécier leur situation. Par ailleurs, 10 à 12 % de ces jeunes souffrent de dépression, généralement liée à des pertes graves dans leur pays. Bref ils arrivent malades sur le territoire et ne peuvent accéder aux soins sans accompagnement –alors que s'ils sont aidés, on voit qu'ils veulent et qu'ils réussissent à se soigner. Et nous avons constaté que leur situation de précarité est telle qu'elle aggrave encore les choses : la symptomatologie flambe, ce qui rend l'ensemble du processus thérapeutique plus long.

Ce qu'il faut noter, c'est que 50 % des jeunes de notre cohorte développent des troubles psychiques ici, en France. Ils arrivent certes affectés par ce qu'ils ont traversé, mais pas malades ; puis ils développent des troubles réactionnels à la précarité et à l'exclusion. Pour nous, soignants, il est essentiel de vous en faire part : nous constatons cliniquement le développement de troubles en lien avec cette précarité. Et il se trouve qu'en pratique, ces jeunes adhèrent aux prises en charge.

Voilà les constats principaux que je peux dresser. Je serai heureuse, si vous me le demandez, de vous donner davantage d'éléments sur ces jeunes, leur parcours, qui ils sont et ce qu'ils vivent.

Aucun commentaire n'a encore été formulé sur cette intervention.

Cette législature étant désormais achevée, les commentaires sont désactivés.
Vous pouvez commenter les travaux des nouveaux députés sur le NosDéputés.fr de la législature en cours.