Intervention de Jean-Michel Blanquer

Réunion du mercredi 6 mai 2020 à 17h30
Mission d'information sur l'impact, la gestion et les conséquences dans toutes ses dimensions de l'épidémie de coronavirus-covid 19 en france

Jean-Michel Blanquer, ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse :

LCP a en effet reçu le label « Nation apprenante » et propose des contenus éducatifs. Nous avons voulu faire d'un mal un bien et permettre un véritable élan, qui durera très au-delà de cette crise, pour que des contenus intelligents, intéressants et éducatifs figurent dans l'ensemble de nos médias. La presse quotidienne régionale s'est largement impliquée dans cette opération ; France 4 a été plus visible et a même battu des records d'audience avec des émissions regardées par les enfants, mais aussi par les autres générations. Cela donne d'ailleurs une idée de ce que nous pourrons faire avec France 4 ; nous en avons déjà parlé avec le ministre de la culture, afin qu'elle devienne une chaîne éducative.

Pendant les vacances de printemps, nous avons organisé un système gratuit de soutien à distance pour des groupes de sept élèves au maximum. Au cours de cette période, nous avons touché 156 000 élèves et effectué les rattrapages qui s'imposaient pour les élèves les plus en difficulté. Près de 20 000 professeurs se sont engagés dans cette opération ; je voudrais leur rendre hommage, ainsi qu'à ceux qui ont été très impliqués au cours de ces vacances.

Pendant cette période de confinement, nous avions une seconde mission, qui continue au moment où je vous parle : l'accueil des enfants des soignants. Là aussi, la mobilisation a été générale : nous devions accueillir tous les jours environ 30 000 enfants de soignants. Progressivement, nous avons élargi ce dispositif, notamment aux enfants des personnels de la sécurité intérieure, indispensables à la continuité de la vie de la nation. Les professeurs se sont très fortement engagés, dans un premier temps sans même savoir si des primes seraient attachées à cette activité. Il faut saluer leur engagement totalement désintéressé – même si, depuis, nous avons prévu une prime pour eux.

Cet engagement a permis d'accueillir les enfants de soignants tous les jours, du lundi au dimanche, avec du personnel de l'éducation nationale et des collectivités locales. Tout le monde a joué le jeu, et un travail d'équipe important a été réalisé sur le terrain. Il s'agit d'une belle réussite. Hier, nous avons visité, avec le Président de la République, une école de Poissy ouverte pour les enfants de soignants. Nous avons rencontré les professeurs, qui préparent actuellement le déconfinement. Je veux saluer ces professeurs, avec qui j'ai souvent été en contact durant cette période, qui ont été remarquables et qui sont prêts pour le déconfinement, car ils ont participé au fonctionnement de leur école dans un cadre proche de celui que nous sommes en train de fixer.

Comment prévoyons-nous la réouverture progressive des écoles et des établissements ? Le déconfinement nécessite des actions progressives et inédites dans l'histoire de l'éducation nationale. On ne saurait donc sous-estimer sa difficulté. Tous les débats sont, par définition, légitimes, mais chacun doit raisonner a contrario et se demander ce qu'il ferait s'il rejette nos mesures. Dans la lignée des propos du Président de la République, il est inimaginable que tous les élèves de France se retrouvent sans école du mois de mars au mois de septembre. Cela aboutirait à des catastrophes sociales, mais également sanitaires. Il y a déjà d'énormes problèmes, notamment pour les 500 000 élèves décrocheurs, nombre relativement faible mais loin d'être négligeable, surtout que ces élèves appartiennent majoritairement aux secteurs les plus défavorisés de la population. On ne saurait être indifférent à ce problème, qu'ont signalé de nombreuses personnes, à commencer par des sociétés de pédiatrie. Le déconfinement scolaire répond à un impératif catégorique fondé sur de profondes raisons sociales, comme l'a dit le Président de la République. Il devrait susciter une forme d'unité sociale, afin d'y procéder dans les meilleures conditions. Il reposera sur de grands principes nationaux et une grande souplesse locale, car les problèmes se règlent au cas par cas.

Le déconfinement scolaire s'organise autour de trois grands thèmes.

Le cadre sanitaire constitue le sujet premier. Vous avez souligné, monsieur le président, le caractère très strict, voire excessivement strict, du protocole sanitaire que nous avons établi. Je l'assume, car son contenu résulte des recommandations du Conseil scientifique Covid-19, du travail du ministère des solidarités et de la santé, des concertations avec les associations d'élus et les organisations syndicales, et des fiches élaborées avec le Bureau Veritas, connu pour son sérieux, et transmises aux collectivités locales. Je ne mésestime pas la difficulté, mais si le protocole sanitaire avait été léger, on nous aurait reproché de ne pas avoir suffisamment garanti le respect des règles sanitaires. Il est préférable d'établir un cadre strict, qui nous oblige à effectuer une rentrée progressive. On entend souvent dire que le protocole fait cinquante-sept pages, mais il s'agit en réalité de cinquante-sept fiches opérationnelles, dont la présentation est aérée. Ce sont des listes de contrôle, destinées à vérifier chaque point dans le détail. Les exigences contenues dans ces fiches causeront peu de surprises, que ce soient la présence de savon et de gel hydroalcoolique ou les règles de distanciation physique. Ce protocole sanitaire constitue un cadre national indépassable, mais il offre des options. Ainsi, le fonctionnement de la cantine peut différer d'une école à l'autre, à la condition de respecter le protocole national.

La deuxième question est celle du système d'accueil en classe. Nous avons édicté de grands principes et laissé une très grande souplesse aux acteurs locaux. Nous avons élaboré ce système par étapes, et j'avais réservé à la représentation nationale la présentation des premières hypothèses, qui ont souvent été vues comme des décisions arrêtées, ce qui n'était pas le cas, comme le compte rendu en atteste. Je voulais, dans un premier temps, connaître les réactions de la commission des affaires culturelles et de l'éducation de l'Assemblée nationale. Ensuite, nous avons élaboré la deuxième mouture du projet lors d'une réunion avec le Président de la République et le Premier ministre, puis ce dernier a annoncé les mesures prises.

L'arrivée en classe se fera par niveau et par catégorie d'élèves. Les niveaux sont très importants dans l'éducation nationale, car ils en constituent la charpente. L'entrée par niveau est la meilleure réponse au soupçon parfois nourri à notre égard de vouloir transformer l'école en garderie en mai et en juin. Les classes de CP et de CE1 d'écoles situées en zone REP et REP + ne comptent que douze élèves, si bien que les 300 000 enfants concernés peuvent plus aisément effectuer leur rentrée ; il suffit d'espacer les tables pour pouvoir les accueillir. La situation est la même pour les 60 000 élèves d'écoles rurales comptant moins de quinze élèves dans leur classe. La logique par niveau est la bonne. Elle permet notamment de donner la priorité à des classes considérées comme stratégiques, comme la grande section de maternelle, le CP et le CM2.

Une autre dimension, transversale et sociale, vient compléter l'approche par niveau ; elle vise à accueillir des publics prioritaires, à savoir les enfants handicapés, puis ceux présentant des difficultés particulières et ayant décroché ou étant sur le point de le faire, enfin ceux des personnels indispensables à la continuité de la nation, cette catégorie pouvant être élargie. Les fratries peuvent également être regardées comme une catégorie particulière. Dans ce cadre, chaque école est amenée, avec l'aide de l'ensemble de l'institution et dans un dialogue étroit avec les communes, à définir son système d'accueil de demi-groupes. Sans rentrer dans les détails, les demi-groupes pourront être complétés par des demi-groupes transversaux.

Le troisième axe du déconfinement scolaire a trait au cadre pédagogique. Il y a quatre situations possibles, que le Président de la République a rappelées hier à Poissy. L'élève peut se retrouver dans la situation pédagogique favorable d'être à l'école avec le professeur, dans un petit groupe de moins de quinze enfants. Il peut également être à l'étude s'il y a la place et le personnel suffisants. Autre hypothèse, il peut suivre de chez lui un enseignement à distance, que nous devons garantir : certains enfants se trouveront dans cette configuration si leur famille le choisit, ce qui montre que, si la présence à l'école n'est pas obligatoire pendant cette période exceptionnelle, l'instruction le reste et nous irons d'ailleurs chercher les décrocheurs. Enfin, quatrième hypothèse, nous proposons aux communes l'option « Sport, santé, culture, civisme », qui consiste à développer, grâce à des moyens financiers de l'État et au travers de conventions entre l'État et les communes, des activités physiques et culturelles par petits groupes respectant les règles sanitaires. Dans trois situations sur quatre, les enfants seront hors de leur maison.

Le cadre national laisse beaucoup de souplesse aux acteurs locaux, comme le demandaient les élus locaux et la plupart des équipes éducatives. La France doit se prouver qu'elle est capable de faire preuve d'adaptation. Nous devons maintenir l'équilibre entre les principes qui garantissent l'unité nationale et l'égalité, et la souplesse, source de pragmatisme et preuve de confiance dans les équipes. Le déploiement du déconfinement scolaire sera très progressif et comportera certainement bien des imperfections. Il nous faut les corriger, mais nous ne devons pas leur donner un écho tel qu'il plongerait les acteurs dans l'inquiétude.

Il importe d'avoir à l'esprit qu'un protocole strict sera assuré. Pour de nombreux spécialistes garder les enfants à la maison pendant six mois peut s'avérer beaucoup plus dangereux que de les envoyer à l'école. Garantir un protocole sanitaire strict représente un point d'équilibre, alors que le virus risque de circuler pendant de nombreux mois. Les impératifs autres que celui de la lutte contre le Covid-19 restent très importants ; ils touchent à la santé physique ou psychique des élèves, à l'alimentation, à la lutte contre les violences faites aux enfants dans les familles et à l'éducation. Les impératifs éducatifs sont fondamentaux pour notre pays, notamment pour l'augmentation du niveau des élèves et la lutte contre les injustices sociales.

Les échanges avec la représentation nationale, dans cette mission d'information, dans l'hémicycle ou en commission, sont très utiles pour le pilotage du déconfinement scolaire, entreprise inédite qui réussira par l'intelligence collective.

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