Intervention de Jean-Pierre Clamadieu

Réunion du mardi 29 septembre 2020 à 9h00
Commission des affaires économiques

Jean-Pierre Clamadieu, président du conseil d'administration d'Engie :

Engie est entièrement opérationnel, et son conseil d'administration est légitime pour décider de sa stratégie. Je rappelle – car ce n'est pas toujours bien compris – que, dans la gouvernance actuelle des grands groupes, c'est le conseil d'administration qui définit la stratégie, et l'équipe exécutive, conduite par le directeur général, qui la met en œuvre.

S'agissant du calendrier, nous avons donc fait un choix très clair et délibéré : aller au bout de la réflexion stratégique que le conseil d'administration a entamée il y a un peu plus d'un an, puis choisir le directeur général qui l'appliquera. La raison en est simple : le profil du directeur général dépendra de la stratégie. En résumé, celle-ci consiste en un recentrage sur les métiers industriels du groupe, ce qui nous oriente vers un dirigeant ayant une expérience industrielle.

Je vous rassure : si le dossier Suez-Veolia n'était pas venu perturber notre calendrier de travail, nous avions l'intention de choisir ce dirigeant avant la fin septembre. Mais, je le répète, le groupe est opérationnel, il est doté d'une direction générale par intérim, et il aura très bientôt un directeur général qui mettra en œuvre les orientations stratégiques du conseil. Il n'y a aucun doute à ce sujet.

Ai-je été surpris de recevoir l'offre de Veolia le 30 août ? Oui, dans la mesure où nous n'en avions pas anticipé la forme, c'est-à-dire une proposition de rachat de 29,9 % de notre participation dans Suez plutôt que de celle-ci dans son entier ou de l'ensemble du capital. Ce type d'offre permet une transaction très rapide, et c'est évidemment sur ce paramètre que souhaite jouer M. Antoine Frérot, tandis que je m'attendais à une discussion plus longue et complexe, éventuel préalable au lancement d'une offre publique d'achat.

Sommes-nous pressés ? Non. Mais ce qui crée une pression, c'est le fait que l'offre expire le 30 septembre, car si elle expire, nous n'en avons pas d'autre. Me suggérez-vous de faire le pari qu'il y en aura peut-être une autre demain ? C'est une décision très difficile à prendre pour le conseil d'administration. Nous lâcherions la proie pour l'ombre ! C'est comme si votre voisin vous proposait de vous racheter une partie de votre terrain en vous faisant une offre intéressante – je fais l'hypothèse que celle de Veolia l'est, même si je ne connais pas encore le prix –, mais à saisir avant une date donnée. Si l'offre de Veolia vient à expiration demain, le cours de l'action Suez va retomber à son niveau antérieur de 12 euros et la valeur de notre participation perdra un milliard d'euros. Est-ce un risque que nous devons prendre ? Je ne pose pas la question à la Représentation nationale : ce sera au conseil d'administration d'Engie d'y répondre. En tout cas, c'est cela, et cela seulement, qui nous met la pression. Si nous avions une seconde offre, la situation serait entièrement différente – voilà pourquoi j'insiste depuis le début de l'affaire pour que nous en ayons une autre –, mais nous n'en avons qu'une seule, elle vient à échéance un jour donné et nous avons l'obligation d'y répondre ; je ne vous dis pas quelle sera notre réponse, parce que celle-ci dépendra d'un paramètre dont je ne dispose pas : la seconde version, finalisée, de cette offre.

Les administrateurs du groupe détiennent une responsabilité fiduciaire : nous devons défendre la valeur de l'action. C'est vraiment lâcher la proie pour l'ombre que d'abandonner une offre ferme, très rapide d'exécution puisqu'elle ne présente aucun risque réglementaire, en échange de la promesse qu'un jour, peut-être… La dernière information dont M. Philippe Varin m'ait fait part est qu'il souhaitait disposer de trois mois pour préparer une nouvelle offre, sans être capable de nous dire à quel niveau celle-ci se situerait – j'ai été surpris de vous entendre dire que M. Bertrand Camus avait évoqué un chiffre, car il n'en a mentionné aucun devant moi.

Les efforts de M. Bruno Le Maire et de ses collaborateurs pour créer une dynamique de dialogue sont très méritoires et impressionnants. Je dis depuis le premier jour à M. Philippe Varin et à M. Bertrand Camus qu'ils doivent dialoguer avec Veolia : on ne peut pas, dans une situation comme celle-là, refuser de parler avec celui qui émet l'offre, ne serait-ce que pour en comprendre les composantes et savoir comment l'améliorer. Imaginons que, demain, Veolia, convaincu par ces efforts du Gouvernement, nous donne une semaine ou quinze jours de plus : de notre côté, nous ne voulons nullement conclure l'affaire dans la précipitation. Mais, si nous restons dans le cas de figure où l'offre est appelée à expirer à une date donnée, je le répète, ce serait une très lourde responsabilité pour les administrateurs d'Engie, quels qu'ils soient, de ne pas la considérer. Cette pression n'est pas de notre fait, elle vient de l'acquéreur, qui peut, demain, la modifier, mais dit aujourd'hui avec force qu'il a besoin de savoir.

En ce qui concerne les critères, nous les avons indiqués depuis le début, ils sont au nombre de trois. D'abord, le prix. Nous avons une idée de la juste valeur de Suez, que je ne partagerai pas avec vous. Nous n'avons jamais dit qu'il manquait un milliard d'euros. Nous avons simplement dit que 15,50 euros n'était pas le bon chiffre, sans jamais donner d'indications sur ce que pourrait être ce dernier. Il y a eu des spéculations de journalistes, mais nous, nous n'en avons rien dit. Il faut laisser la discussion se faire.

Ensuite, la solidité du projet industriel. De ce point de vue, ce n'est pas à moi de vous dire si le projet de Veolia est le meilleur, mais je peux vous dire, d'après mon expérience d'industriel, qu'il est cohérent. Il comporte deux volets : en France et hors de France. Hors de France, 1+1 = 2 : on rapproche les forces des deux groupes pour former un groupe mondial plus solide. Pour des raisons de concurrence, ce n'est pas possible en France ; s'opère donc ici un changement d'actionnaires pour les activités de l'ex-Lyonnaise des Eaux, sans remise en cause de sa structure ni de sa capacité à accomplir ses missions. La structure financière choisie par Meridiam se caractérise par un faible endettement par rapport aux interventions habituelles de fonds ; M. Thierry Déau s'est engagé à ce que la société reste investment grade – pardon d'entrer dans ces aspects techniques –, ce qui est rarissime dans une opération d'acquisition menée par un fonds d'investissement. Cela garantit les capacités de développement de l'activité de la Lyonnaise des Eaux, qui restera dirigée par les mêmes équipes et s'appuiera sur les mêmes personnes opérationnelles sur le terrain, seul l'actionnaire étant différent. Je le répète, il ne m'appartient pas de vous dire si ce projet est meilleur qu'un autre qui résulterait de l'initiative de Suez et que je ne connais pas ; simplement, sa cohérence me paraît satisfaisante.

Enfin, les aspects sociaux. Nous en avons fait une analyse très détaillée, bien au-delà de ce qui se pratique d'habitude – si, chaque fois que l'on vend des actions d'une société, on devait en étudier les effets sociaux, notre vie deviendrait très compliquée ! Dans le cas d'espèce, et considérant les liens historiques qui nous unissent à Suez, nous avons voulu une analyse très précise, qui a été menée par nos équipes avec celles de Veolia. Des engagements très clairs ont été pris en matière d'emploi, qui seront certainement confirmés dans l'offre que nous devrions recevoir aujourd'hui. Ces engagements indiquent très précisément combien d'emplois Suez représente aujourd'hui en France, et où ils se retrouveraient soit chez Meridiam, pour l'activité eau, qui devrait être cédée à la demande des autorités de concurrence, soit chez Veolia. Veolia nous dit pouvoir garantir l'emploi jusqu'à la fin 2023, ce qui, dans un projet de cette nature, nous paraît satisfaisant. En ce qui concerne la gouvernance, Veolia se déclare prêt à intégrer un certain nombre de personnes de l'équipe dirigeante de Suez dans sa propre équipe de direction, à partager les responsabilités pays de manière égale, et nourrit certainement quelques idées, même si elles n'ont pas été exprimées à ce jour, sur la manière dont sa gouvernance pourrait accueillir une composante venant de Suez.

En ce qui concerne les cessions récentes effectuées par Suez par ailleurs, il convient de distinguer différents aspects. Les cessions annoncées ces dernières semaines étaient en préparation depuis longtemps ; elles peuvent convenir ou non à Veolia, mais elles faisaient partie du plan de développement élaboré par les équipes de Suez.

Ce qui me préoccupe un peu plus, ce sont les annonces faites par Suez pour l'avenir. Concernant les dividendes, je suis moins enthousiaste que vous, monsieur Naegelen. Quand j'entends les dirigeants de Suez affirmer qu'ils vont verser 3 milliards d'euros de dividendes au cours des deux prochaines années, je me dis que ce n'est pas raisonnable. Si je vends mes actions à Pierre, Paul ou Jacques, cela ne retire pas de la richesse à la société ; mais quand je paye un dividende, ce sont bien des moyens financiers, des ressources de l'entreprise qui lui sont soustraits. Engie a décidé de ne pas payer de dividendes cette année, bien que son modèle d'affaires soit bien plus résistant que celui de Suez du fait des métiers régulés qui constituent une partie importante de notre groupe. Nous aurions dû en verser en dividendes un peu moins de 2 milliards d'euros, mais l'année est difficile et nous devions conserver nos ressources, notamment pour investir dans les métiers que j'ai évoqués. Suez, lui, a légèrement réduit le montant des dividendes versés. Quand ses dirigeants disent en substance « Vous allez voir ce que vous allez voir, l'an prochain, ça va cracher » – si vous me permettez cette expression triviale –, ne suivent-ils pas une stratégie dans laquelle tout est permis pour réaliser son indépendance ?

Je m'inquiète également de la multiplication des cessions annoncées.

Quant au mécanisme de la fondation, je l'ai découvert avec une stupéfaction totale en lisant le communiqué de presse qui a suivi le conseil d'administration de Suez mercredi dernier. J'avais rendez-vous avec MM. Philippe Varin et Bertrand Camus jeudi matin pour préparer notre propre conseil de vendredi. Quand, mercredi soir, j'ai lu sur mon téléphone ce communiqué de presse mentionnant une fondation de droit néerlandais, j'ai cru rêver ! Je l'ai dit très clairement à mon ami Philippe Varin : avoir franchi cette limite est à mes yeux une grave erreur de jugement. Allons-nous tenter de la contourner ? Je n'en sais rien : cela dépend de la situation. Toutefois, je peux vous dire que si Engie est encore actionnaire de Suez lors de la prochaine assemblée générale, la voix de l'actionnaire s'exprimera avec force, et pas seulement celle d'Engie. La ligne rouge a été franchie, et il faut rapidement revenir du bon côté.

S'agit-il d'une offre hostile ? Il est clair que l'offre n'est pas sollicitée : Veolia n'est pas venu parce qu'on l'aurait appelé. Parmi les orientations stratégiques que nous avons annoncées fin juillet et qui se traduisent par de nombreux chantiers de complexité diverse, Suez n'était pas le premier sujet qu'Engie comptait traiter. Nous ne nous étions donc pas préparés à la cession, monsieur de Courson. Mais je ne crois pas que, si nous l'avions fait, nous aurions établi un cahier des charges et mis notre participation aux enchères. Deux approches se dégageaient nettement : soit la cession permettait de constituer le grand acteur français dont certains rêvent, soit elle confortait l'indépendance de Suez. Je le répète, c'est Veolia qui a choisi le calendrier, parce qu'il s'est manifesté vite et s'est probablement mieux préparé que d'autres, mais il est de notre responsabilité d'examiner son offre.

En ce qui concerne nos conseils, ils comptent en effet, sans mystère, des cabinets d'avocats classiques – BDGS et Claude Serra – et trois banques conseil : Lazard, Crédit suisse et BNP Paribas.

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