Intervention de François Bayrou

Réunion du mercredi 16 décembre 2020 à 9h30
Commission des affaires économiques

François Bayrou, Haut-Commissaire au Plan :

Notre mission, telle que l'a définie le Président de la République, vise à réenraciner, dans le débat public, des questions qui ne sont pas posées parce qu'elles sont de long terme. Je n'ai aucune intention d'entrer en concurrence avec le Gouvernement, qui détermine et conduit au présent la politique de la nation. Mais je sais d'expérience que ses décisions institutionnelles et exécutives sont toujours orientées par l'état de l'opinion publique, et il est bien obligé de répondre à ses interrogations. Ce disant, j'ai bien conscience de ne faire preuve d'aucune originalité, mais c'est ainsi que cela fonctionne. Et s'il arrive parfois que des gouvernements particulièrement visionnaires et audacieux parviennent à faire passer des questions dans l'opinion, la définition constitutionnelle du Gouvernement par le peuple et pour le peuple n'en reste pas moins une réalité.

Comment une institution comme la nôtre – toute petite, nous serons à peine plus d'une dizaine – peut-elle orienter les décisions du Gouvernement ? D'abord en montrant la nécessité de certaines décisions et en définissant des orientations. Traiter les questions stratégiques pour l'avenir, comme celle de la reconquête industrielle, ne passe pas par des décisions prises au sommet, par le vote de dispositions législatives. Nous sommes à un moment rarissime dans l'histoire des trente dernières années, qui sera peut-être le dernier avant plusieurs décennies : celui où l'évolution des techniques de production et de recherche, notamment grâce à l'utilisation des data, de la robotique et des algorithmes, nous offre peut-être l'occasion de faire revenir chez nous des productions qui étaient parties en Extrême-Orient ou ailleurs, et de retrouver ainsi notre capacité d'action dans ces domaines. Il était assez unanimement accepté que la délocalisation de ces productions était inéluctable en raison de la différence du coût de main-d'œuvre entre la France et ces pays. Cette question doit être reconsidérée de manière complètement différente.

Grâce aux machines-outils conduites par des algorithmes, notamment les imprimantes 3D, certaines pièces peuvent désormais être produites en quelques heures alors qu'elles exigeaient jusqu'alors des jours et des jours d'usinage. On dit même que des maisons pourraient être construites de cette façon. Or la France est très avancée dans la science des algorithmes. Nous pouvons donc envisager des productions qui, hier, nous étaient interdites. La notion que nous devons avoir en tête est celle de reconquête de productions depuis longtemps abandonnées. Il y a une chance que nous puissions être au rendez-vous, plutôt qu'à la traîne. On nous assurait hier que ce n'était pas possible ; or cela le redevient probablement aujourd'hui. Mais cela se produira-t-il si nous faisons confiance aux seules décisions internes des entreprises ? Je ne le crois pas, même si j'aurais aimé que cela suffise. Il faut qu'un organisme d'initiative de l'État identifie des domaines de reconquête – le Parlement peut avoir un rôle précieux en la matière – et fédère les acteurs pour qu'ils travaillent ensemble, s'ils acceptent l'effort partagé dans ces domaines, à l'exemple de ce qu'on fait les Américains avec l'ARPA. Nous devrions avoir, en France, une initiative similaire pour fédérer les acteurs.

Ainsi, ne pourrions-nous proposer à des groupes de l'aéronautique de partager leurs compétences avec d'autres entreprises, par exemple des start-up travaillant dans des domaines de reconquête ? Avec Dassault Systèmes, STMicroelectronics ou le Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), la France dispose d'atouts incroyables ; nous avons au Collège de France une chaire d'algorithmique. Notre nation est très avancée dans ce domaine. Encore faut-il fédérer les efforts de recherche et de transfert technologique, et partager l'expérience acquise par nos grandes entreprises, souvent multinationales. M. Jean-Luc Lagleize a ouvert à cet égard des perspectives particulièrement intéressantes. Il s'agit d'une question politique essentielle qui implique planification, volonté nationale et capacité à fédérer les acteurs. Ce n'est pas exactement la même chose que les appels à projets, dans lesquels les propositions doivent venir des entreprises. Je considère qu'elles doivent être partagées avec l'État, qui retrouverait ainsi un rôle de stratège, pour peu qu'il soit capable de fédérer les acteurs, en discutant avec eux des domaines de reconquête possibles.

S'agissant des molécules pharmaceutiques, la première question à se poser est de savoir comment constituer des stocks de sécurité. Cela suppose un plan de mobilisation, comme ont toujours su le faire les armées en cas de menace de guerre. Une fois les stocks de sécurité assurés, il faut ensuite sécuriser les circuits de production et de distribution. Cela ne veut pas dire qu'il faille tout localiser en France, puisque nous appartenons à un ensemble européen – on pourrait même l'imaginer plus large. Mais la question de la sécurisation des unités de production et de distribution, et probablement de leur diversification – deux ou trois circuits valent mieux qu'un seul –, est essentielle.

Concernant la dette, une révolution s'est produite il y a peu dans la pensée et la politique monétaire des banques centrales. Après avoir eu l'obsession de l'inflation, la Federal Reserve américaine, suivie par la Banque centrale européenne, a décidé de ne plus raisonner sous ce seul angle, mais également sous celui de l'activité, dans une perspective de plein emploi. Cette révolution a été renforcée par des déclarations majeures de la Federal Reserve et des nominations tout aussi importantes en son sein. Vous me pardonnerez de défendre à nouveau des idées que j'avais déjà soutenues en tant que militant et candidat à des élections présidentielles : à la différence de la Banque centrale européenne, dont la seule mission clairement définie ne concerne que l'inflation, la Federal Reserve en a deux : premièrement, maîtriser l'inflation – ce qui suppose, à certains moments, de la limiter, mis à d'autres de la favoriser –, deuxièmement, permettre le plein emploi. Je considère donc comme une nécessité de confier à la Banque centrale européenne, sinon dans les textes, du moins dans les faits, la mission de créer également les conditions monétaires et financières du plein emploi.

Si je parle de « révolution », c'est parce que jusqu'alors, on considérait que les taux d'intérêt étaient proportionnels aux risques. Or la Banque centrale américaine a décidé d'inverser ce paradigme et de considérer que sa mission était d'alimenter l'économie américaine en argent, donc en capacités d'investissement, en vue d'obtenir le plein emploi. C'est ainsi qu'a débuté la chute des taux, au point qu'ils sont même devenus négatifs. C'est un changement capital. Nombre d'économistes classiques pensaient que cela ne durerait pas. Je pense au contraire qu'il y a de multiples raisons que cela dure, notamment parce que les banques commerciales ont dans leur bilan beaucoup d'obligations à taux zéro : si les taux remontaient, leur bilan serait reconsidéré très négativement. Il s'agit là d'un point crucial qui amène à poser différemment la question de la dette.

J'ai proposé que nous ayons une réflexion particulière pour la dette covid. La plupart des dettes sont des dettes d'initiative, décidées par un État soit pour réparer ses erreurs, soit pour s'offrir des perspectives d'investissement. La dette covid est fondamentalement différente. Personne n'est la cause du tsunami que nous avons dû affronter, pas même la Chine qui l'a subi comme les autres pays. Il faut donc la traiter différemment afin de rassurer l'opinion, à qui nous avions toujours expliqué que la dette était un risque et qui se demande légitimement d'où nous sortons ces centaines de milliards d'euros. Cela suppose de délimiter précisément son périmètre et de définir un plan d'amortissement à suffisamment long terme pour la rendre supportable. Il y a là une stratégie à définir.

Il n'est pas dans mes compétences de porter un avis sur le projet Hercule. J'ai écouté avec attention les questions que vous avez posées hier à ce sujet lors des questions au Gouvernement, mais je m'abstiendrai d'y répondre – ce qui ne veut pas dire que je m'abstiendrai de penser.

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