Intervention de François Bayrou

Réunion du mercredi 16 décembre 2020 à 9h30
Commission des affaires économiques

François Bayrou, Haut-Commissaire au Plan :

Si je savais répondre à toutes ces questions, non seulement j'aurais non seulement terminé ma mission, mais embrassé la totalité des missions que crée la démocratie…

La question du rattachement d'institutions au Parlement se pose depuis l'après-guerre. La décision alors prise, en particulier sous l'impulsion de Jean Monnet, a consisté à laisser à ces dernières une assez grande indépendance et à les rattacher au sommet de l'exécutif – à l'époque le président du Conseil, aujourd'hui le Président de la République. C'est ce que je défends. Et j'aimerais éviter de multiplier les conflits avec la totalité des acteurs qui touchent au champ de la prospective, à commencer par France Stratégie qui, pour l'instant, est mise à ma disposition. Je n'ai aucune envie de prendre le contrôle d'institutions de cet ordre.

S'agissant du Commissariat au plan, je considère, et Monnet le pensait déjà, que plus il est restreint et au format commando, mieux c'est. Premièrement, j'ai décidé de réunir tous les anciens commissaires au plan dans une instance informelle, pour échanger les expériences. Deuxièmement, j'ai proposé de créer deux équipes de sherpas. C'est chose faite pour la première, pour laquelle j'ai demandé à chaque organisation syndicale et professionnelle de désigner un sherpa qui aurait pour caractéristiques d'avoir la pleine confiance de son principal responsable et d'être assez convivial pour permettre la discussion sans en faire une perpétuelle épreuve de force. Je ferai de même avec les partis politiques. Il faut que nous apprenions à moudre le grain de nos réflexions pour en tirer un peu de farine et même de son s'il le faut. Je ne veux pas aller plus loin. Une membre du CESE appelait à multiplier les moyens du Haut-Commissariat au plan tant ma tâche est énorme ; je pense exactement le contraire ! Tous ces organismes souffrent assez souvent d'hypertrophie, cause de blocages internes qui font perdre du temps ou empêchent d'avancer suffisamment vite. Or j'aime quand les projets avancent vite. Je vais donc essayer de le faire avec une toute petite équipe – à peine plus de dix personnes.

Mme Beaudouin-Hubiere me demande comment nous allons travailler ensemble, et Mme Taurine, tout à l'heure, me demandait de réfléchir au sujet des médicaments. Vous en avez le droit. Le droit de saisine sur telle ou telle question appartient à chacun de ceux qui sont associés à ce travail, au Parlement en particulier. Proposez ! Ensemble, dans une espèce de mouvement d'aller-retour, nous ferons progresser la réflexion. Ma mission est que tout cela ne soit pas stérile et qu'on ne passe son temps à émettre des idées, à les reprendre, à reculer, à avancer… Aussi avons-nous décidé de mettre rapidement sur la table des notes d'ouverture – que nous avions envisagé un temps, influencés par notre culture du rugby, d'appeler « entrées en mêlée » –, même si elles sont imparfaites. Pour reprendre votre exemple, Madame Deprez-Audebert, nous pourrions parler du papier. Il ne faut pas nous demander de produire la veille pour le lendemain, mais nous pouvons le faire assez vite : une bonne part du travail a déjà été fait. La capacité politique que je revendique, c'est de pouvoir définir la question et proposer des pistes de réponse. Je ne suis pas le Gouvernement ; je suis donc plus libre de proposer des idées. Je ne suis pas en concurrence avec les ministres, encore moins avec le chef du Gouvernement ; on peut faire avancer des sujets en définissant la question. Aux moments les plus chauds de la première guerre mondiale, Foch commençait toutes les réunions d'état-major en demandant : « Quelle est la question ? ». Dès lors qu'on sait définir la question et qu'on a un peu de capacité, d'expertise, d'habitude et d'expérience, on peut poser la question et définir des orientations. Ensuite, le débat public et l'exécutif – dans cet ordre – peuvent avancer des réponses. Vous avez donc, à mes yeux, pleinement le droit de demander qu'on traite telle ou telle question. Nous établirons un calendrier.

La réforme foncière a été faite, dans la même idée que celle que vous défendez s'agissant de l'agriculture. Les SAFER existent. Le foncier, ce n'est pas que l'agriculture ; c'est un outil central de l'action publique. À Pau, nous avons créé une ceinture verte le long de laquelle nous avons installé des maraîchers bios avec un circuit court permettant de vendre leurs productions aux cantines scolaires. Ces outils que vous défendez, et auxquels j'adhère, sont très importants. On en revient à la question des intérêts particuliers et de l'intérêt général : nous avons une capacité à définir l'intérêt général et, sans décider à leur place, à fédérer les acteurs pour le faire avancer.

Mme Christine Hennion me prend par les sentiments : Pau est la première ville au monde à avoir construit un BHNS (bus à haut niveau de service) à hydrogène. Cela fonctionne très bien, à condition qu'il s'agisse d'électricité verte. L'hydrogène n'est pas autre chose qu'un moyen de stocker l'électricité. S'il est moyennement efficace du strict point de vue énergétique, écologiquement, il est au sommet : on ne peut pas faire meilleur bilan écologique. Le bilan énergétique s'améliorera. La pile à combustible qui produit de l'électricité à partir de l'hydrogène à bord des BHNS a été inventée il y a cent soixante ans, avant de tomber dans l'oubli, puis de connaître des améliorations formidables. Quand nous aurons tranché quelle est la solution la plus efficace en matière d'énergie renouvelable et décarbonée – je fais ici allusion au débat relatif à la diminution des émissions de gaz à effet de serre versus l'électricité nucléaire, sur laquelle je trouve que le Président de la République a dit des choses très justes –, nous aurons fait un très grand pas. J'ajoute qu'à la différence des batteries, l'hydrogène ne pose pas de problème de recyclage et ne requiert par l'utilisation de matières premières ou de terres rares. C'est un véritable plus. Il ne me semble pas adapté aux véhicules individuels pour l'instant, mais il fonctionne très bien pour les transports en commun.

Je serais heureux que nous traitions de la question du gaz, d'autant qu'une des plus grandes unités de recherche au monde sur le sous-sol et le gaz, celle de Total, se situe à Pau.

Vous demandez aussi comment nous allons travailler avec l'Europe. L'Europe ne se résume pas au couple franco-allemand. Elle est plus large. En outre, la multiplication des institutions est un problème. Je plaide pour des simplifications, et je considère qu'il convient de poser les questions stratégiques en matière de recherche dans le cadre européen et pas seulement dans le cadre franco-allemand. Le vice-président de la Commission européenne, M. Sefcovic, m'a d'ailleurs fait part de son intention de lancer avec nous un travail de prospective.

Il existe des innovations considérables dans le bâtiment. Vous y avez déjà travaillé, Madame Pinel, et nous devons continuer à le faire. Comme pour l'industrie, je suis persuadé que nous sommes à un moment crucial. Nous devons saisir la chance qui nous est donnée de reprendre la maîtrise d'un certain nombre de secteurs d'activité.

Je suis tout à fait d'accord avec Mme Stéphanie Do sur la nécessité d'adopter des modes de consommation plus responsables, grâce à l'économie circulaire et au recyclage. Toute expérience dans ce domaine sera la bienvenue. Partageons toutes les initiatives qui nous semblent bonnes.

Notre société est-elle ouverte à l'innovation, à la création, à l'invention, au risque ? Le travail le plus profond que nous avons à conduire sera probablement celui-là. Le tissu d'entreprises intermédiaires de l'Allemagne, le Mittelstand, est le produit d'un climat culturel. Dans notre pays, ce climat peut être grandement soutenu et favorisé si nous réussissons à inventer cette capacité fédérative des acteurs des grandes entreprises et du partage de l'innovation et de la recherche. Or pour l'instant, les grands responsables d'entreprise pensent, et c'est normal, à leur propre entreprise. On a abandonné l'idée de les regrouper autour d'un projet partagé, collectif et national, un projet de reconquête. Nous devrions nous fixer l'objectif de porter la part de l'industrie de 13 % à 17 % du PIB dans les cinq ans qui viennent. Ce n'est pas un effort démesuré. Si nous réussissions à reprendre le chemin qui monte, la direction d'un décollage et d'une avancée, ce serait une très grande chance.

J'ai été particulièrement heureux de cette rencontre que j'espérais depuis longtemps et qui se reproduira aussi souvent que vous le voudrez : vous avez tout à fait le droit, la capacité et même le devoir de participer à une réflexion qui nous concerne tous.

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