Intervention de Dominique Reynié

Réunion du mercredi 15 septembre 2021 à 14h35
Mission d'information visant à identifier les ressorts de l'abstention et les mesures permettant de renforcer la participation électorale

Dominique Reynié, directeur général de la Fondation pour l'innovation politique (Fondapol) :

. Il me semble que nous devrions réfléchir davantage aux conséquences envisageables d'une action ou d'une modalité de décision sur une institution, lorsqu'il s'agit de trouver une solution pour lutter contre l'abstention. On ne peut pas exclure que le recours à des primaires n'ait pas le même effet dans la relation aux partis pour une sensibilité de droite ou une sensibilité de gauche. Pour une sensibilité de droite, le recours aux primaires signifie que l'on va chercher une catégorie d'électeurs qui n'est pas la généralité pour sélectionner un candidat qui sera présenté au peuple tout entier. Cela relève du suffrage censitaire et constitue un contresens par rapport à l'idée fondamentale d'une élection présidentielle au suffrage universel. Parfois, les conséquences de ce genre de mécanismes sont considérables.

Réfléchissons au contexte historique dans lequel nous nous trouvons. L'abstention n'est pas liée à une atonie politique. Le contexte combine abstention et protestation. À la Fondapol, nous avons un indicateur sur la protestation électorale. Si nous agrégeons l'abstention, le vote blanc et le vote pour les partis qui se considèrent antisystèmes, nous avons battu tous les records en 2017, avec 61 % des inscrits. Le record précédent datait du 21 avril 2002 : l'indicateur atteignait alors 53,6 %. La courbe monte sans interruption depuis 1974. Le système s'est déréglé depuis longtemps.

Je crois que la question de l'abstention est pour partie liée à celle de la protestation. Il est important de montrer qu'il existe des différences entre les forces en compétition, et qu'il est dès lors important de participer à l'élection.

Les médias ont une responsabilité concernant l'abstention. Sous la pression des réseaux sociaux, ils ont tendance à réduire la politique à l'insignifiant. Peu de choses sont valorisantes pour la fonction politique que vous occupez, quand on regarde la façon dont cela est retranscrit médiatiquement. . Vous devez associer les parties prenantes, les journalistes, les écoles de journalisme, les médias dans leur ensemble. Il faut impliquer les médias, et singulièrement ceux qui sont publics, et qui doivent être exemplaires à tous points de vue.

L'autre élément important est l'école. Il est devenu très difficile d'enseigner. Il est inévitable que l'école, jusqu'au supérieur, investisse massivement l'explication des procédures, des principes fondamentaux, et de leur raison d'être. Le premier réflexe de ceux qui sont en situation d'enseigner est de dire que l'élection est biaisée, avant de dire qu'elle est la modalité la plus égalitaire et la moins violente. La critique de la procédure précède désormais l'explication de la procédure et de ses valeurs. Il n'est pas possible de faire tout cela sur un désert de compréhension.

La globalisation implique une dilution de toute les souverainetés, y compris de la souveraineté populaire. Que peut mon vote lorsque l'on me parle du défi climatique ? Comment puis-je attraper une entité aussi vaste, à l'échelle des siècles et de la planète, avec mon suffrage ? Il faudrait un travail de formalisation de l'énoncé du problème pour que les électeurs puissent se l'approprier.

Je pense qu'il est impossible de restaurer une participation sans rétablir le lien fiscal. Je n'y reviens pas.

À force de vouloir bien faire, avec l'idée de céder à une pression, à l'air du temps, de vouloir complaire à ce qui semble être la volonté des citoyens, vous avez ramené la fonction d'élus à trop peu de chose. Il faut réfléchir à la restauration du pouvoir des élus. Je pense qu'il faut revenir sur la loi anti-cumul. Vous ne pouvez pas désarmer à ce point les élus, puis devoir expliquer à vos électeurs que cela, ce n'est plus vous, et qu'il faut aller voir ailleurs – ailleurs où l'on dira, et ce sera la vérité, que c'est un peu ailleurs mais un peu chez vous aussi : les électeurs auront le sentiment de se trouver dans un labyrinthe de responsabilités ! Je ne trouve pas que, depuis la loi contre le cumul, on ait amélioré quoi que ce soit, et notamment pas la participation.. Si l'on en croît certains, votre rémunération, par exemple, devrait être ramenée à zéro, parce que vous seriez là par vocation ! Cela nous ramène à ce que je disais précédemment concernant la responsabilité pénale : pour sanctionner les responsables politiques il ne serait même plus nécessaire d'aller voter, puisque le juge s'en chargera.

Nous avions fait des propositions sur le contrôle du patrimoine des élus, mais elles n'ont pas été suivies. Nous avions dit que nous étions favorables au contrôle des patrimoines, mais pas à la publicité. Que des magistrats contrôlent le patrimoine à l'entrée et à la sortie peut se concevoir, mais que veut dire cette publicité ? Vous pouvez tout à fait maintenir ce niveau d'exigence éthique et cesser cette publicité qui n'est rien d'autre que perverse. Elle dégrade la fonction, ne donne pas envie d'aller voter, et peut-être encore moins de se présenter.

Les élus n'osent pas dire ce que je vais dire, et c'est un mal de notre époque : les partis politiques n'ont pas assez de moyens pour faire campagne, professionnaliser le recrutement, aller chercher les électeurs, ou utiliser les réseaux sociaux. Comparons les sommes avec celles des campagnes américaines. Les dépenses d'un candidat élu se situent entre 1 et 2 milliards de dollars – quand ce n'est pas 4 milliards. Cela paraît excessif, mais nous sommes arrivés à une société dans laquelle l'idée de dépenser de l'argent en politique est immorale, en particulier si ce n'est pas de l'argent public. Il faut trouver plus de moyens, notamment au moment des campagnes, pour que les partis soient capables d'aller chercher des électeurs. C'est comme cela qu'est né le parti politique.

Les élections régionales ont montré le retour non pas du clivage gauche-droite, mais du clivage sortant-prétendant. Tous les sortants ont été réélus, quelle que soit leur couleur politique. Il est vrai que la politique régionale est très cadrée et que les différences sont invisibles. Pendant la campagne, on nous a surtout parlé des régions que le Rassemblement national allait remporter, ce qui est une façon de dire que les médias ont un rôle à jour pour couvrir de façon plus sérieuse ces enjeux. Si nous avons un système général qui accroît la décentralisation et une autonomie des collectivités locales dans des marges qui seraient fixées, et qui laissent la possibilité d'avoir comme programme tel ou tel champ d'action, si vous avez la possibilité d'agir de façon autonome plus fortement dans un secteur que dans un autre, alors vous rendrez aux élections locales une attractivité, un intérêt, que les électeurs identifieront. C'est l'occasion d'en faire le moment d'une réflexion et d'un choix sur une sensibilité politique, mais aussi sur une substance. Cela revient à remettre plus de pouvoir entre les mains des électeurs, en leur demandant qui ils veulent voir gouverner, comment, et dans quels champs de compétences.

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