Intervention de Kofi Yamgnane

Réunion du jeudi 26 novembre 2020 à 10h00
Mission d'information sur l'émergence et l'évolution des différentes formes de racisme et les réponses à y apporter

Kofi Yamgnane, ancien secrétaire d'État aux affaires sociales et à l'intégration :

. J'ai vu et j'ai compris que les jeunes se sentent racisés. En 2018, la France participait à la Coupe du monde de football en Russie. Je me suis rendu en banlieue pour assister à un match avec les jeunes et observer leurs réactions. La France affrontait ce jour-là la Belgique. Je leur ai demandé : « Quelle équipe soutenez-vous ? ». Ils ont répondu par le silence. L'un d'entre eux finit par me répondre qu'il regarde le match et ne soutient personne. J'étais très étonné de sa réponse. Nous n'aurions jamais entendu une telle réponse en 1998. En 1998, tous les jeunes étaient Français et soutenaient la France, sans aucune hésitation. Karim Benzéma dit, selon ses propres mots : « Quand je marque des buts, je suis Français ; quand je n'en marque pas, je suis un Arabe ». Cela veut dire quelque chose ! C'est cela se sentir racisé. Ces jeunes aiment la France, mais la France leur offre les petits boulots, le chômage et le mal-logement. Je leur explique que ce n'est pas cela : ce n'est pas parce qu'un employeur, un préfet ou un directeur départemental du logement vous refuse un emploi ou un logement que la France vous le refuse.

L'éducation est essentielle pour que la tolérance gagne et donner des réponses à toutes ces questions. Les jeunes se sentent racisés. Mes enfants sont métisses, mais on les qualifie de Noirs. Quand Obama est devenu président des États-Unis, on a dit qu'un Noir était devenu président. Pourquoi dit-on qu'il est noir ? On pourrait tout aussi bien dire qu'il est blanc, puisqu'il est métis. Mes enfants ont parfaitement bien réussi dans leur vie, ma fille étant une gynécologue renommée, et mon fils, ingénieur en informatique, est sorti de l'École nationale supérieure de techniques avancées. Mais il est parti travailler aux États-Unis car le patronat ici n'a pas accepté d'embaucher un métis. Il faut comprendre que le racisme est partout dans la société française. Dans la famille également : combien de lettres ai-je reçues de jeunes femmes dont les parents s'opposaient à un mariage mixte, ou même cette jeune femme enceinte, dont l'ami était Gabonais, racontant la réponse de sa mère lui disant d'avorter du « petit singe » qu'elle portait ! Je n'ai rien inventé, j'ai ce courrier ! Les gens me témoignent de cela ! Ainsi le racisme est-il présent dans le travail, dans la famille, et en politique.

J'ai remarqué que la dernière législature est, pour la première fois, composée d'une grande diversité. Avant cela, il n'y avait aucune diversité. Les partis politiques eux-mêmes considèrent qu'attribuer une circonscription à un Noir ou un Arabe revient à la perdre. Les partis politiques sont très en retard par rapport aux Français à ce sujet. Pour preuve, je ne me serais jamais présenté aux élections dans mon village si les habitants ne me l'avaient pas demandé. Le peuple de France est très avancé. Certes, j'ai reçu des lettres anonymes injurieuses. Mais que représentent mes six cartons de courriers, ces 500 lettres, sur les 70 millions de Français ? Il faut savoir relativiser les choses.

Sans doute me suis-je mal exprimé quand j'ai évoqué les modèles d'intégration. Bien sûr qu'un modèle d'intégration existe en France : il s'agit du modèle républicain, qui ne considère pas les communautés, mais les individus. D'autres modèles existent à l'étranger.

Le fond de ma pensée était que je n'incarne pas un modèle. Non, je ne suis pas un modèle. Si j'avais été un modèle, lorsque j'ai été élu, alors beaucoup d'autres élus issus de la diversité m'auraient suivi. Ma conviction profonde est qu'une réussite n'est pas individuelle, elle ne peut être que collective. Je pensais pouvoir entraîner beaucoup d'autres personnes derrière moi, mais cela n'a pas été le cas. J'ai échoué à cette tâche, et en ce sens, je dis que je ne suis pas un modèle.

Je reviens sur la problématique de l'accueil en campagne. Certains, dont de mes amis sont très … « sensibles » au nombre de personnes qu'ils perçoivent comme étrangères autour d'eux, tout en disant ne pas être racistes. Je suis arrivé ici en 1973 et je suis toujours le seul immigré dans le village. Les gens ne me voient plus noir. Qu'Harlem Désir vienne ici après mon élection avait d'ailleurs férocement vexé les gens qui me considèrent non pas comme Noir mais comme citoyen de Saint-Coulitz. Voilà le type de situations que j'ai vécues.

Si des personnes issues de l'immigration ou demandeurs d'asile pouvaient s'installer dans des villages français, cela permettrait d'absorber beaucoup des nouveaux arrivants. 75 % de nos 36 000 communes sont des villages. Cette solution permettrait de loger beaucoup de personnes et cela poserait beaucoup moins de problèmes que ce que nous vivons aujourd'hui ; mais cela ne se fait pas. Quand j'avais formulé cette proposition lorsque j'étais aux affaires en 1991, l'on m'avait répondu qu'il y avait trop peu d'emplois à la campagne. Mais on peut très bien vivre sans avoir de travail – j'ai un lopin de terre qui me permet de cultiver si je n'avais pas les moyens d'acheter. Il y aurait une plus grande fluidité des relations entre les hommes.

Le droit de vote aiderait beaucoup à l'intégration. Je suis un militant du parti socialiste et je me suis battu, aux côtés de François Mitterrand, en faveur de cette mesure. Nous n'y sommes pas arrivés. L'on m'a toujours opposé que l'opinion n'était pas prête. Mais Mitterrand a aboli la peine de mort alors que l'opinion n'était pas prête. Quand on veut, on peut. Jean Jaurès disait : « Là où il y a la volonté, il y a un chemin ».

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