Intervention de Pr. Tariq Modood

Réunion du jeudi 26 novembre 2020 à 12h00
Mission d'information sur l'émergence et l'évolution des différentes formes de racisme et les réponses à y apporter

Pr. Tariq Modood, professeur de sociologie à l'université de Bristol :

. Le multiculturalisme convoque la liberté, l'égalité et la solidarité – comme le modèle républicain – mais il va au-delà. Il dépasse l'approche libérale classique de ces concepts et donc l'interprétation républicaine. C'est selon moi la différence, qui n'est pas une opposition, entre les deux modèles. Pourquoi ? Les libéraux abordent ces concepts sous l'angle de l'individu. La République a une interprétation trop monothéiste et autoritaire de ces concepts.

Je suis pour la mixité sociale, mais la difficulté est d'y parvenir. L'État ne peut pas ordonner la mixité. Il n'est pas possible de régir la façon dont les individus vivent ni d'imposer un mode de vie à qui que ce soit dès lors que nous sommes attachés au principe de liberté. L'État doit respecter la liberté des musulmans (par exemple) de se mélanger ou de ne pas se mélanger.

Je conviens que l'absence de mixité sociale ou raciale peut causer un problème durable pour la cohésion sociale. Dans plusieurs villes d'Angleterre, on assiste à un nombre de phénomènes relevant de ségrégations ethniques, raciales ou religieuses. Mais l'État n'a pas véritablement les moyens de lutter contre la ségrégation ; on ne peut pas dire, comme j'entends parfois : « Il y a trop d'Algériens dans ce quartier, empêchons d'autres Algériens de s'y installer ».

La ségrégation peut s'expliquer par des facteurs sociaux ou économiques. Certaines personnes se regroupent dans un quartier parce que les prix y sont moins élevés, ou parce qu'ils rejoignent d'autres membres de leur communauté. Au fur et à mesure que des minorités s'installent dans ces quartiers, les Blancs s'en vont, ce qui accentue le phénomène de ségrégation. Pourtant, les études que nous avons menées montrent que les minorités ethniques ne veulent pas vivre dans des quartiers mono-ethniques. Bref, aucun défenseur du multiculturalisme ne s'opposera à la mixité, mais la mixité ne saurait être atteinte de l'extérieur par la contrainte ni par la bonne volonté d'une seule communauté.

Quant au fait d'être britannique, les musulmans, au Royaume-Uni, sont plus patriotes que les Britanniques d'origine. Les critiques à l'égard de l'État britannique sont également beaucoup plus nombreuses chez les Britanniques d'origine que chez les populations asiatiques, par exemple. Aux États-Unis, l'identité est le plus souvent définie par deux termes (Noirs-américains, afro-américains, Ukrainiens-américains, etc.). C'est de plus en plus le cas aussi au Royaume-Uni.

Peu de personnes considèrent que l'identité britannique soit univoque. Il existe même des personnes qui feront primer leur genre sur leur nationalité, en considérant qu'elles sont d'abord des femmes avant d'être des Britanniques. Beaucoup de personnes font également primer la religion sur la nationalité.

Enfin, vous m'avez interrogé sur l'islamophobie et sur la critique légitime de la religion. Nous devrions tous avoir la liberté de critiquer n'importe quel groupe – ethnique, social, religieux –, ce qui suppose aussi d'être capable de recevoir la critique. La critique devient problématique quand elle se transforme en discours de haine.

Comment définir un discours haineux ? Un début de réponse pourrait être de demander aux minorités elles-mêmes ce qu'elles considèrent comme haineux ou menaçant, ou bien de faire appel à l'analyse historique et sociale en la matière. Par exemple, pour l'antisémitisme, le rejet des juifs (initialement par les chrétiens) avait d'abord un motif religieux. Au XXe siècle, nous avons assisté à une racialisation des juifs qui a mené à l'Holocauste. Depuis, un grand nombre de juifs se définissent par rapport à l'Holocauste, et ce même s'ils ne sont pas religieux : ils affirment vouloir élever leurs enfants dans la tradition juive et transmettre leur histoire aux générations futures. L'Holocauste s'inscrit ainsi dans l'identité juive et cette identité permettra de définir le contenu d'un discours haineux.

De manière générale, je pense que tous les groupes ont en leur cœur un élément central qui définit leur identité. Partant, attaquer cet attribut identitaire constituerait un acte de haine. C'est ainsi que certains termes, comme « nigger » (le « N word »), ont acquis une connotation raciste avec le temps. De même, un grand nombre de musulmans dans le monde se définit par rapport au prophète Mahomet. Dès lors, toute attaque contre Mahomet peut être considérée comme raciste, de la même façon que peuvent être considérées comme racistes certaines paroles sur l'Holocauste.

Cela ne veut pas dire, bien évidemment, que nous n'avons pas la liberté de critiquer le Coran, le prophète ou les musulmans, tout comme les musulmans ont la liberté de critiquer le pape ou la République française. Mais certains propos n'ont pour but que de blesser, d'attirer le mépris sur une communauté, ou de provoquer de la détresse et de la violence. Nous devrions interroger les musulmans sur les propos qu'ils considèrent haineux ; à mon avis, cela n'a pas été suffisamment fait en France.

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