Intervention de Nicolas Girod

Réunion du mercredi 15 septembre 2021 à 17h00
Mission d'information sur la résilience nationale

Nicolas Girod, porte-parole national de la Confédération paysanne :

La résilience est définie comme la capacité d'un individu ou d'un groupe à se rétablir après avoir subi une perturbation extérieure ; c'est aussi la capacité d'un système à continuer à fonctionner en cas de panne. Au-delà de la résilience, à la Confédération paysanne, nous considérons qu'il est important de nous interroger sur les conditions de la multiplication de ces crises, qui renvoient aux fondamentaux de nos orientations agricoles et alimentaires. Ce sont les effets de l'activité agricole et, plus largement, de l'activité humaine sur la biodiversité qui entraînent la multiplication des crises, notamment sanitaires.

Nous critiquons sévèrement la direction prise par le modèle agricole, avec une course au volume et aux prix bas, stimulée par le libéralisme économique européen et mondial.

Nous pensons que la crise sanitaire a mis en évidence et a accentué certaines fragilités ou dépendances. Elle a mis en lumière les externalités négatives générées par la course au volume et à la baisse des prix, lesquelles ne sont pas assumées financièrement par ceux qui les créent, mais sont assumées collectivement par l'État et les citoyens.

La deuxième fragilité renvoie à la gestion en flux tendus, avec des stocks alimentaires et agricoles réduits. Dans ce contexte, le moindre caillou dans les rouages peut complètement paralyser le système ; on l'a bien vu avec le blocage du porte-container dans le canal de Suez, récemment.

Troisième fragilité, notre dépendance à une main-d'œuvre pas chère et notre incapacité à rémunérer l'acte de production du monde paysan. Cela rejoint notre dépendance à un travail saisonnier – dont l'un des avantages est qu'il est peu rémunéré –, qui a suscité des difficultés importantes, avec la fermeture des frontières, pendant la crise.

La crise a aussi mis en évidence la dualité de l'agriculture et de l'alimentation, avec une précarisation encore plus importante d'une partie de la population – étudiants et habitants des quartiers populaires en particulier – qui ne parvient plus à accéder à une alimentation de qualité.

Le constat de ces fragilités doit nous obliger à repenser l'enjeu agricole et alimentaire. Il ne faut pas se satisfaire du fait que ces secteurs aient tenu le choc lors de la crise sanitaire, si l'on persiste dans le même modèle économique.

Il a été largement question de souveraineté alimentaire. Ce concept est développé depuis longtemps à la Confédération paysanne et à la Via Campesina, l'organisation internationale dont nous faisons partie. Cette dernière a déposé dès 1999 le « droit à la souveraineté alimentaire » à l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) ; il désigne le droit des populations à choisir leur alimentation et leur politique agricole et alimentaire, le cas échéant en faisant évoluer les lois et le contexte économique, dans le but d'acquérir cette souveraineté alimentaire et de faire que celle-ci ne soit pas descendante ou acquise par l'exportation.

Cette souveraineté alimentaire doit être pensée en prenant en compte l'enjeu de la relocalisation. L'engouement pour la vente directe et les marchés pendant la crise a témoigné d'une volonté des Français de se reconnecter à l'agriculture, de nouer des liens avec les producteurs et de connaître la manière dont les produits sont cultivés.

Cette évolution doit nous conduire à mettre en question nos fondamentaux autour de trois piliers. Le premier est celui de l'installation des paysans : si nous souhaitons disposer d'une souveraineté alimentaire, il faut que les paysans soient plus nombreux.

Le second pilier concerne la protection économique des acteurs agricoles face aux accords de libre-échange et au contexte européen qui stimule la course au moins-disant. Cela nous expose à une concurrence sur les prix dévastatrice, notamment de la part de l'Espagne. Cette situation ne permet pas à la France de maintenir son tissu agricole et d'organiser les transitions souhaitables, par exemple en réduisant l'utilisation des pesticides.

Le dernier pilier concerne la socialisation de l'enjeu agricole et alimentaire, qui repose sur la restauration du lien entre paysans et citoyens. Nous devons parvenir à « faire société » autour de cet enjeu ; c'était d'ailleurs l'esprit initial de la politique agricole commune (PAC). Les questions agricoles et alimentaires ne doivent pas être uniquement traitées dans le cadre du microcosme agricole ; chacun doit pouvoir contribuer aux choix sur ce qu'on mange, la manière dont la production s'opère, la rémunération des paysans et la prise en charge des externalités négatives.

Avec d'autres acteurs, nous avons travaillé sur un projet de sécurité sociale de l'alimentation qui doit permettre de supprimer la dualité de la politique alimentaire, avec une politique orientée vers les plus fortunés qui peuvent choisir leur alimentation, et une autre qui est subie par les plus précaires, issue des surplus de l'agriculture productiviste et industrielle.

L'objectif est de « co-construire » l'agriculture et l'alimentation, en partant de la demande et non de l'offre, comme c'est le cas actuellement. Il faudrait peut-être remettre en place un conventionnement entre la chaîne alimentaire et les citoyens, pour un certain volume d'alimentation mensuelle ou annuelle, sur la base d'une discussion démocratique menée entre l'ensemble de ces acteurs.

En tout état de cause, il me semble que la résilience n'a pas été renforcée par cette crise sanitaire. En effet, nous n'avons pas appris suffisamment. Nous avons pointé les enjeux clés, mais nous n'avons pas vraiment changé les données fondamentales. Pour la PAC, les mêmes orientations prévalent ; elles sont axées sur les hectares et le volume, sans prendre en compte les paysans. De même, le plan de relance agricole est uniquement orienté vers l'investissement productif, sans remettre en question le modèle, sans véritable transformation. Enfin, les syndicats agricoles réclament une loi foncière pour répondre à l'enjeu des installations paysannes, et cette demande n'a toujours pas été entendue.

Aussi, aucune réponse n'a, à ce jour, été apportée à l'urgence sociale, alimentaire, démocratique et écologique, alors que c'est cela qui nous permettrait de sortir par le haut de la crise.

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