Intervention de Général Michel Friedling

Réunion du mercredi 22 septembre 2021 à 17h30
Mission d'information sur la résilience nationale

Général Michel Friedling, commandant de l'espace :

La résilience constitue l'un des principaux sujets de préoccupation de nos armées. Le mot est cité à plusieurs reprises dans le document issu de la Revue stratégique de défense et de sécurité nationale de 2017, comme dans la stratégie spatiale de défense. La résilience peut reposer sur l'agilité comme sur la robustesse et la redondance des systèmes, réseaux et équipements critiques. Elle dépend des leviers que le commandement exerce sur les organisations pour garantir la sûreté, la continuité et la réactivité nécessaires aux opérations et à la préparation opérationnelle.

J'articulerai mon propos de la manière suivante : rappel du contexte ; rappel des fondements de la stratégie spatiale de défense ; réponses aux questions relatives à la résilience, qui constitue un sujet d'attention pour le domaine spatial en particulier.

Pour ce qui relève du contexte, je rappellerai quelques éléments de notre stratégie spatiale de défense. L'espace est essentiel à notre mode de vie et à notre économie. Il irrigue aujourd'hui l'ensemble des secteurs de l'activité humaine : environnement, éducation, développement, agriculture, énergie, santé, mobilité, prévention des risques et des catastrophes naturelles, gestion des ressources, infrastructures. Il n'est pas un domaine où l'espace ne joue un rôle croissant et souvent essentiel. D'ailleurs, l'économie spatiale, évaluée à 370 milliards de dollars en 2020, pourrait représenter de 1 000 à 3 000 milliards de dollars en 2040. L'espace représente aujourd'hui, selon la Commission européenne, 250 000 emplois directs et indirects. Une autre étude de la Commission européenne indique par ailleurs que plus de 10 % du produit intérieur brut (PIB) de l'Union – soit plus de 1 000 milliards d'euros – dépendraient des services spatiaux et qu'un million d'emplois dépendent des systèmes de navigation satellitaire.

Le contexte est également marqué par le bouleversement du paysage spatial. Le nombre de pays ayant immatriculé un satellite ou opérant un satellite actif a été multiplié par deux en moins de quinze ans, tandis que le nombre de satellites opérationnels a été multiplié par deux en moins de deux ans – 1 800 en fin d'année 2018, près de 4 000 en fin d'année 2020. Plus de 1 300 satellites ont été mis en orbite en 2020, soit dix fois plus qu'il y a dix ans, et nous en attendons potentiellement 20 000 dans les dix prochaines années. L'exploitation des corps célestes devient ainsi un vrai sujet. Les Américains ont signé un Space Act en 2015, ainsi que les accords Artémis avec des partenaires étrangers. Le ravitaillement de la station spatiale internationale est aujourd'hui effectué par des sociétés privées, tandis que de nouveaux acteurs privés – dont les plus connus sont Elon Musk et Jeff Bezos – bouleversent le paysage. J'en profiterai pour rappeler qu'Elon Musk était presque, au milieu des années 2000, un sujet de plaisanterie dans l'industrie spatiale. Aujourd'hui, il est l'un des acteurs les plus innovants et les plus redoutés, après avoir verticalisé l'ensemble des capacités spatiales, du lancement aux communications à haut débit en passant par la fabrication et le déploiement des satellites, sans oublier le vol habité que les Américains avaient sous-traité aux Russes depuis la fin de la navette spatiale. L'espace entre ainsi dans son deuxième âge.

Par ailleurs, il convient de rappeler que les capacités spatiales sont essentielles à notre autonomie stratégique et à nos opérations militaires, du niveau stratégique au niveau tactique, en fournissant de l'aide à la décision, des communications sécurisées à haut débit, des services de navigation et de positionnement précis et sécurisés. Communiquer, voir, entendre, cibler, naviguer, frapper un objectif : tout ceci est permis par l'espace pour nos 17 000 militaires répartis sur trente sites en opérations extérieures, en force de souveraineté, en force prépositionnée ou en déploiement naval. L'espace jouera un rôle essentiel pour connecter l'ensemble des plateformes et senseurs des systèmes de combat collaboratif du futur aujourd'hui en développement. Il s'agit d'un milieu à part entière, reconnu comme tel, avec ses spécificités et sa singularité, par la Revue stratégique de 2017, par la stratégie spatiale de 2019, par l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) en 2019 et au sommet de Bruxelles de juin 2021, qui l'a reconnu comme un domaine de confrontation possible avec l'invocation possible de l'article 5 en cas d'agression dans l'espace.

Ce milieu, où s'exerce une vive compétition stratégique, est caractérisé par des risques – non intentionnels – et des menaces – intentionnelles. J'évoquerai ici deux risques, liés à la météo solaire et aux débris spatiaux. Les risques de météo solaire se concentrent sur les éruptions solaires, qui sont déclenchées par une accumulation d'énergie magnétique et qui peuvent provoquer des fluctuations électromagnétiques perturbant le fonctionnement des équipements électriques, notamment des satellites de télécommunications, de navigation et de diffusion du temps. Pour ce qui est des débris spatiaux, nous dénombrons aujourd'hui, en orbite, 34 000 objets de plus de 10 centimètres et plus de 900 000 objets de plus de 1 centimètre, qui constituent un défi majeur. Les menaces prennent quant à elles la forme d'actions hostiles dans l'espace ou contre les capacités spatiales, avec des effets réversibles ou non, que nous qualifions de menaces co-orbitales : menaces cyber, de renseignement, d'interception ; brouillage, neutralisation ou destruction à l'aide d'armes à énergie dirigée ; satellites saboteurs. Ces menaces peuvent émaner de satellites ressemblant à des satellites civils, ce qui rend les actes extrêmement difficiles à caractériser et à attribuer. Enfin, les menaces les plus spectaculaires proviennent des missiles antisatellites dont certaines nations se sont dotées.

La stratégie spatiale de défense a été souhaitée par le Président de la République en juillet 2018, l'espace étant considéré comme un enjeu de sécurité nationale. Cette stratégie élaborée sous l'autorité de Mme Florence Parly, ministre des armées et publiée en 2019, vise à répondre aux menaces émergentes et à défendre nos intérêts spatiaux. Elle vise également à saisir toutes les opportunités pour construire notre autonomie stratégique, en capitalisant sur le meilleur de notre modèle industriel et du New Space et en élargissant les coopérations. Elle prévoit une feuille de route en quatre axes : une nouvelle doctrine pour les opérations militaires spatiales ; une nouvelle ambition en matière de capacités ; le développement de l'expertise spatiale ; l'adaptation de la gouvernance avec la création du commandement de l'espace.

Dans le domaine spatial, notre stratégie de résilience repose sur trois piliers : une organisation et une gouvernance robustes ; des coopérations internationales ; une stratégie capacitaire adaptée.

S'agissant de l'organisation et de la gouvernance robustes, la création du commandement de l'espace répond en soi à une volonté d'efficacité, de cohérence et de robustesse. Par ses missions, le commandement de l'espace exerce le contrôle opérationnel des plateformes spatiales militaires et des capacités militaires concourant aux mesures de préservation de la liberté d'accès et de l'utilisation de l'espace extra-atmosphérique. Il met en œuvre le centre de commandement et de contrôle des opérations spatiales menées dans un cadre national, interallié ou international. Le regroupement des fonctions de contrôle, de conduite des opérations de surveillance de l'espace, de sûreté spatiale, d'opération de nos capacités spatiales dans un site sécurisé contre des menaces physiques ou immatérielles et disposant de redondances raisonnables constitue un élément essentiel de la résilience de notre architecture spatiale de défense. C'est tout l'objet de l'opération d'infrastructure décidée par la ministre, qui doit conduire à disposer, en 2025, d'un centre de commandement et de contrôle des opérations spatiales militaires basé à Toulouse. L'adaptation du droit spatial national participe également des diverses solutions pour la résilience globale de notre dispositif. À la suite du rapport d'un groupe de travail interministériel et à l'habilitation du Gouvernement à procéder par ordonnance, la loi n° 2008-518 du 3 juin 2008 relative aux opérations spatiales sera modifiée d'ici à l'été 2022.

En matière de coopération, la stratégie spatiale de défense évoque la nécessité « d'un dialogue approfondi avec nos partenaires européens et transatlantiques dans les domaines stratégiques et politiques, d'une coopération accrue avec nos alliés afin d'améliorer la résilience de nos capacités spatiales et de garantir la continuité des missions qu'elles permettent d'assurer ». La coopération dans le domaine spatial militaire est doublement bénéfique. D'une part, elle permet d'assurer notre interopérabilité, soit la capacité à opérer ensemble, à échanger des informations, à connecter nos systèmes et à partager des capacités. D'autre part, elle permet de mettre en place des solutions pertinentes mutuellement efficaces pour réduire les risques pesant sur nos moyens respectifs. Enfin, elle permet de renforcer notre capacité de réaction face aux menaces émergentes. À ce titre, la coopération spatiale est un vecteur indissociable de notre stratégie de résilience.

La stratégie capacitaire a quant à elle été récemment validée par la ministre des armées dans un dossier d'orientation décliné dans un programme à effet majeur intitulé Action et résilience spatiales (ARES). La maîtrise de l'espace désigne l'ensemble des actions visant à conserver notre liberté d'appréciation, d'accès et d'action dans ce milieu et à garantir le contrôle, la disponibilité, la sûreté et la sécurité des capacités nationales ou d'intérêt national pour préserver la fourniture des services spatiaux en appui aux autorités gouvernementales et aux opérations militaires.

J'introduirai ici la notion de système spatial militaire, qui renvoie à un ensemble de capacités spatiales du ministère des armées, quelles qu'en soient les modalités. Il comprend trois cercles : un cœur souverain ; un cœur étendu ; un complément capacitaire. Le cœur souverain est composé de l'ensemble des capacités – y compris le réseau de commande des satellites – détenues et opérées par le ministère, éventuellement avec l'appui d'opérateurs de confiance. Le cœur souverain doit être disponible quelles que soient les circonstances, robuste, et son accès doit être garanti et protégé. Ce premier cercle assure la continuité des opérations dans les délais prescrits par les contrats opérationnels. De son côté, le cœur étendu est composé de capacités offertes par des services émanant d'opérateurs de confiance, ou via des coopérations, mais qui n'appartiennent pas au ministère. Enfin, le complément capacitaire enrichit le cœur souverain en temps de paix et en temps de crise, mais sans garantie d'accès. Il s'agit de l'accès à certains services civils ou à certaines coopérations.

J'en profite pour insister sur la notion d'opérateur de confiance. Comme l'indique la stratégie, la dualité intrinsèque du secteur spatial et la nécessité de développer des partenariats formels avec des entreprises disposant de moyens pouvant contribuer à la suppléance, la résilience ou la redondance des systèmes patrimoniaux des armées incite à définir la notion d'opérateur de confiance sur la base de critères tels que la disponibilité, l'intégrité des données fournies ou la confidentialité.

Nous avons articulé cette maîtrise de l'espace autour de trois effets militaires : la défense de nos capacités spatiales militaires nationales ou d'intérêt national ; l'optimisation de l'opérationnalité du système spatial national, qui recouvre la capacité à assurer le soutien aux activités spatiales ; l'accroissement de la résilience des capacités spatiales militaires nationales, qui recouvre l'aptitude à garantir en toutes circonstances la continuité de nos missions.

Au plan technique, la résilience des capacités spatiales nationales repose sur trois piliers.

Premièrement, la distribution des architectures, avec des plateformes dans une architecture répartie, multi-orbites, maillée et multi-missions démultipliant les effets et les performances opérationnels ; autrement dit, une architecture qui, à travers le nombre et le type de satellites, offrira le meilleur compromis entre les exigences de mission et celle de la résilience.

Deuxièmement, la redondance des capacités par le recours à des coopérations ou des services commerciaux permettant de pallier toute atteinte aux capacités militaires patrimoniales fragilisant le cœur souverain.

Troisièmement, la reconstitution des capacités spatiales, qui repose sur la capacité à reconstituer, par des lancements réactifs, une continuité de service au profit des forces déployées, notamment avec des petits satellites en orbite basse.

Le recours à des constellations de petits satellites permettra d'améliorer notre capacité militaire et notre résilience. Dans ce contexte, par leur couverture globale, les applications de type internet des objets, répondent à de nombreux cas d'usage pour la défense, mais également à des usages de type flux de combats collaboratifs, qui nécessitent de faibles latences. Par ces usages, les constellations de télécommunications d'orbite basse ou moyenne peuvent répondre à des besoins aujourd'hui insuffisamment satisfaits. Elles bénéficient surtout d'une meilleure résilience intrinsèque par le nombre de satellites mis en œuvre et peuvent ainsi structurer des usages militaires. Leur existence peut offrir une solution de secours en cas d'agression sur nos moyens militaires du cœur souverain. Les liaisons entre les utilisateurs terrestres et les constellations sont par nature plus discrètes que celles qui existent entre le sol et les satellites géostationnaires.

En conclusion, la résilience de nos capacités spatiales militaires nécessite de nous appuyer sur des coopérations, sur une organisation et une gouvernance robustes et sur une stratégie capacitaire adaptée.

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