Intervention de Jean-Marc Nasr

Réunion du mercredi 22 septembre 2021 à 17h30
Mission d'information sur la résilience nationale

Jean-Marc Nasr, président d'Airbus Space Systems :

La réalité d'aujourd'hui est que l'espace est devenu un élément clé de notre souveraineté, dans les domaines militaire et civil. Chacun d'entre nous fait appel plusieurs fois par jour aux technologies spatiales, dont il serait aujourd'hui impossible de se passer. Le rôle de l'espace demeure clé et s'intensifie dans les domaines du renseignement, de la navigation et des télécommunications.

Comme vous le savez, la France vient de décider, avec l'Espagne et l'Allemagne, le lancement du programme Système de combat aérien du futur (SCAF), système de défense aérien qui remplacera les systèmes actuels à l'horizon 2040. Il s'agit de pouvoir lancer des opérations en territoire hostile, loin du territoire national, de manière totalement autonome, et de pouvoir interagir entre différents effecteurs – avions de chasse, drones, éléments au sol – de manière totalement sécurisée. En l'occurrence, seul l'espace pourra garantir cette possibilité, et le SCAF ne pourra se construire sans lui. À ce stade, l'incrément 1B décidé par les différents États parties ne concerne que le chasseur du futur et le cloud de combat, mais la partie spatiale sera absolument indispensable pour connecter, dans le cadre d'une opération conjointe, un ravitailleur, un A400M et un avion de chasse

Sur le plan commercial, Airbus sera demain confronté au challenge de l'avion à pilote unique, voire de l'avion télépiloté. Il s'agira de connecter le cockpit de l'avion avec le sol, de manière sécurisée et pérenne, dans le cadre d'un vol commercial. Cette connexion pérenne entre le sol et l'avion nécessitera une liaison sécurisée, totalement maîtrisée, qui reposera nécessairement sur des liaisons spatiales, puisqu'il est illusoire de penser que de simples liaisons au sol suffiront. L'aviation de demain sera beaucoup plus économe en carburant, elle devra optimiser les routes, et les aéronefs devront communiquer entre eux et avec le sol. Pour disposer d'une certification aéronautique pour un équipement spatial qui connectera un avion, il conviendra de passer par l'agence européenne de la sécurité aérienne (EASA), et cette certification sera extrêmement coûteuse. Les systèmes satellitaires interconnectant les aéronefs disposeront nécessairement d'un niveau de protection équivalent à celui offert dans le domaine militaire.

Lorsque j'ai commencé ma carrière chez Airbus il y a trente ans, les frontières étaient particulièrement marquées entre l'aéronautique, le spatial et le militaire, qui fonctionnaient tous en silo. Désormais, ces domaines sont pleinement intégrés, et nous faisons en sorte que les moyens développés dans les différents axes de la société soient au service de nos clients, qu'ils soient militaires ou civils.

De leur côté, les Américains ont lancé la constellation commerciale Starlink, qui n'a de cesse de se développer. En parallèle, la Space Development Agency – nouvelle entité créée par les États-Unis – a lancé sa propre constellation : la couche Transport, qui permettra de connecter les actifs militaires américains de manière sécurisée ; la couche Tracking, qui permettra de détecter des départs de missile et d'initier des actions particulières. Les Américains adoptent ainsi une approche totalement pragmatique en réutilisant ce qui existe dans le commerce. Par exemple, toutes les communications laser entre satellites sur la couche Transport seront fournies par Airbus, et nous devrons d'ailleurs nous organiser pour produire aux États-Unis. Les Américains ne s'appuieront pas sur une constellation commerciale pour ce travail militaire, mais ils réutiliseront des éléments satellitaires du civil pour leur application commerciale. Si l'idée n'est pas de suivre les Américains, nous pouvons considérer que cette approche est bonne et source d'économies pour le contribuable.

Pour ce qui est de la résilience nationale, Airbus a développé une base de données interne des risques et menaces pesant sur l'espace. Cette base composée de plus de 150 articles soutient notre politique de produits dans l'activité spatiale. Dès le design d'un satellite, nous nous appuyons sur cette base pour définir le satellite le mieux à même de résister. En 2019, nous avons organisé un wargame intitulé Sword, avec l'appui d'ArianeGroup et de la fondation pour la recherche stratégique (FRS), afin de réfléchir aux applications de ces menaces et aux moyens de s'en prémunir. Notre base de données a par ailleurs été présentée à la DGA, en particulier sur le volet des menaces potentielles. Cette base évolue en permanence, à l'instar des menaces – l'ingéniosité des attaquants est sans limites –, ce qui nous permet de définir les produits de demain.

En l'occurrence, la deuxième génération de satellites de télécommunications est constituée de satellites flexibles qui peuvent être reprogrammés en orbite depuis le sol. De fait, de nouvelles menaces doivent être prises en compte, par exemple ce que pourrait entreprendre un attaquant qui détournerait – de manière subtile – un satellite à son profit, sachant que ces satellites flexibles permettront de connecter des mobiles de manière dynamique, ce qui signifie qu'un avion reliant Paris et Washington pourra être suivi par un faisceau du satellite de manière à garantir la communication tout au long du trajet. Imaginez ce qu'il adviendrait si ce faisceau était transformé et mis en échec !

Bien évidemment, nous travaillons à la cyber-protection de ces éléments, par le biais de la lutte informatique défensive appliquée au spatial. Avec les huit grandes sociétés de la BITD, nous avons signé une convention avec le ministère des armées pour renforcer la sécurité de nos systèmes. Nous mettons également l'accent sur la sécurité des systèmes d'approvisionnement, puisque nos fournisseurs doivent être aussi protégés et fiables que nous le sommes. Imaginez ce qu'il adviendrait si un fournisseur nous livrait un équipement non fiable que nous embarquerions dans l'un de nos satellites. Nous sommes donc très vigilants quant à la résistance de notre supply chain.

Un satellite est exposé à différents types de risques : brouillage depuis le sol ou l'espace, attaque frontale via une arme antisatellite – certains pays ont effectué des démonstrations en orbite et ont fortement communiqué sur le sujet, ce qui est loin d'être anodin. Si l'espace devenait un territoire de conflit avec des attaques frontales entre satellites, nous nous retrouverions avec un nombre incommensurable de débris en orbite, rendant l'espace orbital inhabitable durant trente ou trente-cinq ans. Dans ce cas, nous pourrions ne plus avoir accès à l'espace, et tout ce que nous préparons disparaîtrait. Dans la mesure où une telle extrémité entraverait les capacités de tous les acteurs, nous pouvons supposer qu'un certain autoéquilibre se mette en place. En revanche, un terrorisme aveugle ne s'embarrasserait pas de ce type de considération. C'est le risque systémique qui pourrait mettre nos industries et nos moyens militaires à genoux.

Cette prolifération et ces difficultés nous conduisent à nous remettre continuellement en question, avec nos partenaires industriels, avec le ministère des armées, mais aussi avec nos partenaires européens et internationaux.

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